Art & Culture

Published on août 16th, 2014 | by Nathalie Monsaint-Baudry

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A few good summer pages…

« Le risque est d’être alors soi-même étranger à son propre pays ».
Descartes, Introduction au Discours de la Méthode (1637)

C’est le mois d’août. L’été bat son plein. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en France est arrivé le temps de la grande respiration estivale ou de la grande transhumance où tout s’arrête. Le temps semble n’avoir aucune emprise sur les choses en France pendant cette période qui précède le grand sursaut dit de la Rentrée. Pourquoi ne pas s’adonner à une rêverie ? Pourquoi ne pas s’autoriser à lâcher prise pour prendre un peu de recul sur notre alchimie culturelle ?

Je vous invite ici à parcourir quelques pages sous forme de petites vignettes extraites de mon Essai pour tenter de mettre des mots sur des réflexions dont nous sommes toutes et tous porteurs lors de nos pérégrinations et lors de nos retours en France. Afin de ne pas “devenir étrangers à notre propre pays” — précieuse et juste mise en garde de notre cher Descartes — je vous convie à rêvasser. En août, la rêverie est autorisée en France, elle est même fortement encouragée.

Poser son regard
Ce qui me permet d’écrire découle de mes allers-retours entre Los Angeles et la France. Quand j’en étais résidente à temps plein, j’étais dans l’action du processus d’américanisation, et tout à fait incapable, sauf quelques réflexions liées à ma tournure d’esprit française sous forme de rechutes inéluctables, d’avoir le recul nécessaire pour pouvoir penser sous un angle d’analyse plus objectif. J’ai à présent la bonne distance pour en parler, c’est-à-dire de n’être ni trop près ni trop éloignée me libérant de la myopie inhérente au fait d’être située trop au centre et au coeur du sujet et dans l’action pour pouvoir en parler. […] Sachant que j’avais choisi de vivre aux États-Unis et d’y faire ma vie, j’ai joué le jeu sans réserve. Cette bonne volonté avait néanmoins l’effet sournois d’accentuer la nostalgie d’une certaine idée de la France, et je lui pardonnais bien volontiers ses travers, mouvements sociaux et ronchonnerie auxquels j’avais le luxe d’échapper. On pardonne beaucoup à son pays.

Chaque été, lors du retour annuel, l’émotion était toujours extrêmement intense à la vue des côtes de France perçues depuis l’avion, la chamade avec le sentiment de retrouver sa terre natale, sa famille française. Je dois dire que devenant américaine au fil de ma longue résidence californienne, une représentation de la France s’était esquissée. Celle des étés ensoleillés, du bord de mer, des réunions de famille, la France de bonne humeur et en vacances. Mes allers-retours signifiaient que la France se trouvait observée au passage, et qu’à mon retour, Los Angeles devenait elle-aussi une ville observable.

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Coquelicot de Californie – Photo par Nathalie Monsaint-Baudry

Laisse entrer la ville en soi
Rêverie signifie un état d’esprit propice à la réception… accepter de se laisser envahir et de suspendre son jugement… Il faut avoir cueilli les fleurs locales… Je garde toujours intacte en mémoire olfactive, le parfum des eucalyptus, la brousse d’armoise ou de la sauge du désert, un brin d’aneth, d’absinthe et de fenouil sauvages qui constituent l’essence de cette combinaison de parfums unique au chaparral de la Californie du Sud… La couleur orange de l’eschscholzia californica, ou California poppy, fleur-symbole de l’État de Californie, dont les graines sont maintenant semées un peu partout en France. Faut-il constater une métaphore de la Californization de la planète ? Les rouges-magenta et roses tyriens des ice plants, ou pourpier… et ce jasmin qui ne se met à libérer sa fragrance qu’à la tombée de la nuit comme pour nous en priver pendant les heures torrides, mais parfaites, de la journée… La musique cristalline des chimes sous les vents du Pacifique à Malibu, le goût acidulé du ceviche de bar mariné au citron vert, à la mangue et la coriandre fraîche (cilandro) de Las Brisas sur Laguna Beach… C’est ce que j’associe immédiatement à Los Angeles si je ferme les yeux un instant… Et c’est tout cela ensemble. C’est au long de mes longues excursions dans les Sierras, balades à vélo et à pied dans les canyons, que j’ai inhalé l’existence de Los Angeles. Ainsi faut-il laisser se développer la présence d’esprit, la présence de l’esprit du lieu. Laisser entrer la ville en soi… Cet état délicieux de flottaison, une perméabilité osmotique avec le monde menant vers un état de grâce peut-être. C’est surtout cela une ville, un pays, des senteurs, des manques d’odeurs là où l’on devrait en avoir, des goûts paradoxaux, aigres-doux, des musiques et des lumières d’une autre gamme chromatique, des silences là où l’on attend du bruit… des intonations hors de notre diapason sonore habituel, et enfin des animaux différents de « chez nous » et des êtres humains pas forcément semblables. Cet ensemble de choses va imprimer profondément notre conscience et la représentation façonnée sera naturellement à jamais multi-sensorielle. Extrême vulnérabilité nécessitée pour se mettre dans cet état de porosité.

Certains phénomènes surprenants sont des anachronismes dans une ville tellement moderne (Los Angeles). À 16 heures précises, la sirène vieillote de la music box, prévisible et identique, signale l’entrée triomphale du vendeur de glaces ambulant, the ice cream man, dans notre quartier. C’est l’interruption espérée de l’après-midi. Tous les enfants rassemblent alors quelques quarters et dimes amoncelés dans un bocal prévu à cet effet, pour se précipiter, en bravant la chaleur de l’été californien, vers ce magicien du froid. Les Américains ont toujours un récipient plein de pièces de monnaie, small change. C’est également, le souvenir graisseux des dénommés roach coaches, leurs relents de graillon aggravés par la chaleur, d’enchiladas, tortillas, guacamole, quesadillas et nachos, servant un repas à bon marché aux employés sur leur lieu de travail, dans un tintamarre, une friture de dissonances de Mariachi mexicains. Créant un lieu de vie spontané dans une rue autrement désertée. Je ne sais pas pourquoi, mais à chaque fois que j’ai entendu des Mariachi, les trompettes sonnaient aussi faux que les guitares désaccordées. Est-ce la norme dans le son Jalisco ? Aujourd’hui, les roach coaches d’antan ont muté en fusion, ou gourmet food trucks.

Starbuckization, muffinization & sushization
Nous sommes violemment plongés dès l’arrivée dans un aéroport, dans un monde sans initiation qui ressemble à tous les autres aéroports du monde avec ses Starbucks, les mêmes sushi bars, les mêmes muffins, les mêmes smoothies. La planète, après s’être McDonaldisée, est en train de se Starbuckiser, de se muffiniser, et de se sushiser et maintenant de se cupcakiser. Nous sommes dans l’illusion, pas totalement fausse d’ailleurs, que c’est partout pareil. […] Avant de partir pour le Nouveau Monde, je pensais que tout devait être forcément différent de la France et de l’Europe puisqu’on le nomme « nouveau ». Même l’herbe ordinaire devait forcément y être « nouvelle ». Je fus déçue d’y trouver les mêmes orties (stinging nettles) que dans nos fossés, bien que jamais urticantes, à chaque fois que je les ai rencontrées, je m’y suis frottée… presque nostalgique de cette brûlure, réminiscence de nos jeux d’enfants en France. Il en est de même pour les mûriers, blackberry ou black mulberry, je prenais des précautions inutiles les ronces étant dépourvues d’épines. Était-ce alors une nature gentille puisque dépourvue d’épines ? Cependant, les mauvaises herbes y sont aussi mauvaises que chez nous… La coquille des oeufs y est trop blanche… tout comme le beurre, le levain du sour dough bread trop acide. J’étais ravie de constater que les rouges-gorges y sont démesurément grands et les dindes, comme les guêpes, des tueuses (killer bees)… surdimensionnées, tout comme les pommes de pin des Ponderosa Pine, ouf… de taille bien américaine ! L’abalone n’est qu’un ormeau géant… […] On passe les trois premières années à faire un inventaire de tout, c’est épuisant de mesurer, de convertir et de toiser…

Décorticage
Toute l’énergie est dans le jaugeage, le tri, l’adoption d’un nouveau yardstick, la taxonomie, la prise de mensurations, le défrichage des supermarchés, presque un travail de machette, à l’instar de l’explorateur en Amazonie dans la jungle moderne. Une fois que l’on croit tout comprendre (par paliers) et que l’on sait tout nommer, on découvre alors la veuve noire… au début, au fond d’un placard, ou dans le garage… […] Puis vient le temps des termites, on fait appel aux Terminators ! Il y a tant de façons d’exterminer : gaz, micro-onde, congélation entre autres. Le temps des premiers opossums ou sarigues, l’animal amérindien mythique, aperçu pour ma part, comme une créature monstrueuse. Ce marsupial à queue-de-rat issu de la préhistoire passe devant vous, le long de votre palissade, tel un paresseux se nourrissant des avocats du jardin, dans un milieu pourtant tellement urbain. Arrive la première rencontre avec un raton laveur qui, très habile de ses doigts, vandalisera la poubelle, ou s’infiltrera chez vous avec aplomb d’un voleur via une chatière. Il vous regarde droit dans les yeux, le masque noir cernant ses deux billes d’obsidienne brillante, serties d’une fourrure sombre, un écrin le rendant encore plus voleur. Délit de faciès. J’ai vécu ces faces à faces, le prenant en flagrant délit de vol nocturne. Ses doigts d’une grande dextérité lui permettant même d’ouvrir les fermetures éclair ! La puanteur musquée, décelable au moins un mile à la ronde, du putois, skunk, vous déstabilisera ad nauseam, bien qu’on s’y habitue curieusement. La vélocité du colibri vous ébaubira, les pourpres et oranges des bougainvilliers enchevêtrés dégoulinant partout vous enchanteront. On découvre un jour la traîtrise du poison ivy, le lierre vénéneux, ou le poison oak, le sumac vénéneux en randonnée dans un canyon. On tombe face à face avec un serpent à sonnettes au beau milieu d’un chemin rocailleux. Enfin, le premier tremblement de terre vient vous baptiser un beau matin (ils sont tous beaux) en vous éjectant de votre lit. Rien ne nous avait préparés à tout cela en France.

La femme française qui arrive a besoin de comprendre son environnement et sarcle son territoire afin d’y prendre ses marques pour elle et sa famille, cela remonte à la nuit des temps et n’est pas l’apanage de la Française. Néanmoins disons qu’elle le fait à la française avec tout le je-ne-sais-quoi enfoui dans sa culture. C’est de l’ordre du décorticage.

Infusion et suspension
Je crois avant tout à l’infusion culturelle sur du très très long terme et sur des échanges par capillarité, par rencontres naturelles de la vie et sur une très très lente percolation. Une suspension. Il faut s’être frotté à la réalité américaine, s’être fait piquer par surprise. Finalement, les livres enseignent peu au préalable. Ils préparent le terrain, mais parfois vous arment d’une fausse certitude ou assurance qui peut desservir parce que l’on n’échappe pas à la réalité. Seule l’expérience directe sur le terrain vous plaque violemment le visage contre un tarmac où il vous faut désormais réapprendre à marcher. L’anglais nomme de façon plus percutante que le français cette collision frontale : this is what you are up against.

commensales, adventices

Commensales, adventices – Photo par Nathalie Monsaint-Baudry

Une langue chuchotée
Selon l’expression, nous sommes dans le swing of things, un certain balancement, un tempo, qui signifie que nous sommes pris dans un rythme général et régulé. Dans ce grand mouvement des choses, you go with the flow, rythmé par le son des musiques d’ambiance sous formes de ritournelles diffusées sur des stations de radio de style elevator music qui selon, augmentent votre rythme cardiaque imposant des pulsions accélérées vous forçant à pédaler plus vite, ou bien vous anesthésient par chloroforme. Tout se passe comme si ces refrains rassurants en musique de fond maintenaient le Californien sur un tapis roulant qui roule pour vous et tout seul, comme ces treadmills ou life cycles, littéralement ces cycles de vie, des salles de sport, ces courroies qui tournent à l’infini et donnent l’illusion à l’utilisateur qu’il fait des kilomètres dans un décor virtuel tapissé d’écrans plats sur lesquels les cours du NASDAQ défilent pendant qu’il fait du sur-place. Une autre journée commence, identique à celle d’hier… elle doit être absolument identique à celle d’hier… Les températures sont dans les mideighties… Another beautiful day in Southern California est le refrain du bulletin météorologique. Parce que tout coule dans un flot et un flux permanent à Los Angeles. Il fait toujours beau. Détails insignifiants d’un matin ordinaire, identique à tous les sublimes matins de Los Angeles. C’est prévisible. Predictable. Quand une journée devient aussi prévisible, on est toujours à l’heure, tout ce que l’on avait prévu de faire se réalise naturellement. Il n’y a pas d’entrave dans le projet. L’accidentel n’est pas envisageable, le grain de sable est absent des rouages. Qu’il est rassurant d’entendre en pleine nuit le sprinkler system, arrosage automatique, se déclencher sur timer… Parce que cela aussi doit être programmé à une heure fixe, les têtes arroseuses sortiront toutes du gazon en plaques ou sod pour nous donner l’illusion que ce désert est en fait en permanence saturé d’eau importée des Sierras. Oui, les bruits sont rassurants à L.A. Les voitures sont silencieuses. Le concert des garage doors, ou portes de garage automatiques dont on détecte les différentes générations selon le bruit et la souplesse de la levée commence tôt le matin. Si la vôtre dénote, vous subissez le regard lourd de sens des voisins qui vous signifie que vous devez changer de modèle, faire un upgrade pour un nouveau système moins bruyant. You must go with the flow. Les Angelins, se croisent le matin dans ces rituels : du concert des portes automatiques, arrosage automatique, cup of coffee ou mug en main, en tenue légère pour sortir ou rentrer la poubelle, ou le lait frais déposé sur le pas-de-porte.

Une chose est certaine, l’Américain ne peut supporter le silence, awkward silence, eery silence, sont les expressions qui révèlent le malaise… un ange passe…

De retour en France pendant l’été, impossible de ne pas remarquer la qualité du silence. Le silence dans la rue, la qualité du silence lors des repas. Aucun son n’est superposé à un autre. Absence de bruit inutile. Il suffit d’observer une scène courante : deux Américains conduisent une conversation à la même terrasse d’une brasserie, dans une église ou ailleurs et ils suffisent à eux seuls à complètement cannibaliser phonétiquement la conversation française dominante. Les deux Américains auront vampirisé l’énergie et l’emporteront en loudness. Les Français capituleront, changeront de place ou demanderont aux Américains de parler moins fort.

Notre langue fine, chuchotée, fragile et féminine ne fait pas le poids. Les Américains n’ont jamais conscience du niveau sonore mâle et agressif qu’ils imposent autour d’eux. C’est un combat perdu d’avance. Les Français seront cependant stupéfaits de la bonne grâce avec laquelle les Américains s’excuseront. Manque d’awareness mais bonne volonté. Quand je parle français en France, je parle du bout des lèvres… je me remets à chuchoter.

Une culture du regard
Henri James écrit dans Heures Italiennes : « La grande différence entre les lieux publics d’Amérique et ceux d’Europe tient au nombre de personnes oisives de tous âges et de toutes conditions, installées aussi bien tôt que tard un peu partout sur les bancs, et vous détaillant des pieds à la tête à votre passage. L’Europe est certainement le continent de l’exercice du regard. »

Nous nous disions souvent qu’à chaque retour en France, nous regoûtions au sentiment d’être des femmes, d’être regardées en tant que telles, non pas en tant qu’êtres indifférenciés. Nous retrouvions du piquant, de l’aspérité, du croustillant. Nous appréciions être remarquées. À cela, il ne faudrait rien changer.

“Nathalie Monsaint-Baudry, Cristallisations Culturelles, Être Française et Américaine,” 2010, en accès libre sur : www.pbaudry.com. Version papier disponible sur :
http://www.harvard.com/book/etre_francaise_et_americaine/

 


About the Author

French born and naturalized American, Nathalie Monsaint-Baudry lived in Italy and in the US - mostly in California - for about twenty years, studying linguistics in Italy, France and the US, art history, film studies and comparative literature. She earned a CAPES in 1990 from the French Ministry of Education. She majored in American Civilization Studies with a Master's degree from the University of Nantes, France. While in Los Angeles, she worked in pre-production and post-production for independent movie directors, films d'auteurs, translating for example, Elia Kazan's Beyond the Eagean with author and filmmaker, Michael Henry Wilson. Upon returning to France, she worked as a cross-cultural facilitator, professor & consultant. She is an essayist and contributor for various French and US magazines. Her articles, work and lectures are attempts to comprehend what happens when two very different cultures, languages, philosophical and aesthetic perspectives are at play within the same person. When the “can do” attitude collides with the Cartesian doubt, when“doing” and “being” are constantly negotiating and debating with one another. When “positive feedback” gets under the scrutiny of the French pique and critique. When simplifying is up against complexifying. She is married, two grown-up children (bi-cultural and multi-lingual), she managed a château in the Loire Valley for 8 years. She just finished restoring a XVth-XVIIth château near Nantes (Western France, by the Loire river), and is currently developing cultural projects combining her love for cooking, painting, music and her French life-style savoir-faire and savoir-vivre along with designing cultural retreats or expeditions to Italy. www.monsaintbaudry.fr http://pinterest.com/highcontext/conscience-esthétique/pins/ www.facebook.com/nathalie.monsaintbaudry



4 Responses to A few good summer pages…

  1. Laurence says:

    Encore un bon moment de lecture……très fort bravo Nathalie .

  2. Sandy says:

    I really enjoyed this read. I can relate some what. I grew up in France till I was 9. I still go back and forth every 2 years. France has really never left me.

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