Art & Culture

Published on janvier 14th, 2016 | by Pascal Ordonneau

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Rue des vertus à Paris

Elle débute Rue des Gravilliers et finit rue Réaumur.
Transport: stations de métro Arts et Métiers et Temple.

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Rue Des Vertus. Photo par Wikipedia.

Il faut que je vous avoue une chose que seul un parisien de très longue date peut avouer : j’aime arpenter la rue des Vertus, je trouve ça rassurant, je me sens meilleur. Il y aurait une sorte d’aura dans cette rue, des radiations ou un parfum particuliers qui vous feraient devenir bon, généreux, altruiste, compassionnel… tout ce qu’on n’est pas naturellement.

J’aime l’arpenter pour me pénétrer des Vertus de cette rue. Elle en a nécessairement beaucoup puisqu’elle se nomme la rue des Vertus. L’effort n’est pas immense. Quand on arpente cette rue, la promenade n’est pas très longue, ici, précisément, la rue des Vertus mesure 2 arpents traditionnels, (sachant qu’un arpent accordé avec 200 pieds de Roi vaut approximativement 70 mètres). La rue des Vertus, on le déduit facilement, ne mesure pas plus de 150 mètres.

Rue de petite taille, elle l’est non seulement par sa brièveté mais aussi par son étroitesse. Elle varie selon l’endroit où on prend ses mesures de 5 à 8 mètres. Autant dire que l’automobiliste et surtout le camionneur doivent bien calculer leur trajectoire. Autant dire aussi que le piéton ne doit pas s’attendre à de larges trottoirs protecteurs. Il devra, par endroit, se contenter de 15 ou 20 centimètres !

C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’aime la rue des Vertus. Chaque fois que je la croise sur mon chemin, elle me fait venir de drôles de pensées sur l’humanité. Je m’interroge. Je me demande par quelle inconscience, légèreté ou désinvolture on a pu affubler ce petit bout de rue du beau nom de « Vertu ». La vertu pour un parisien se présenterait sous l’espèce d’un passage étroit, bordé de façades plus ou moins aveugles, dangereux pour celui qui s’y promène et à l’écart de toute lumière naturelle. Elle est si étroite et si mal orientée que les rayons du soleil ont bien de peine à s’y frayer un chemin. La rue des Vertus, le soir tombé ou en hiver quand la nuit vient très tôt, ressemble à ce qu’on nommait dans le Paris d’autrefois, un coupe-gorge. Rendez-vous compte qu’elle est plus sinistre et inquiétante que la rue Vide-Gousset !

Mais venons-en aux faits et à l’histoire de cette rue : la rue des Vertus (IIIe arrondissement) était déjà connue en 1546. Elle appartient à un des plus vieux quartiers de Paris, le Marais, aujourd’hui quartier des « Arts et métiers » qui est une partie du 3e arrondissement.

Pourquoi se nomme-t-elle rue des Vertus ? En 1775, un auteur du nom de Jaillot affirme n’avoir pu trouver « aucunes lumières sur l’origine ni sur l’étymologie du nom de cette rue ». Un peu plus tard, il semble possible que son nom renvoie aux trois vertus de la théologie chrétienne. Celles qui s’imposent aux hommes fidèles à Dieu, c’est-à-dire la foi, l’espérance et la charité (ne pas confondre avec les vertus cardinales : prudence, tempérance, force et justice. Les premières ont trait à Dieu, les secondes aux hommes entre eux).

Faut-il penser à sa proximité par rapport à un établissement religieux nommé Notre Dame des Vertus ? On pourrait d’autant plus l’imaginer que la barrière qui séparait alors cette partie de Paris des villages alentours était nommée la « barrière des Vertus. »

A peine a-t-on pensé au bon, au beau et au bien, que viennent s’interposer les idées égrillardes et les « petites vertus » et on s’en va en chantonnant avec Offenbach dans sa célèbre opérette « La belle Hélène » : « Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouve-tu à faire ainsi cascader la vertu. »

D’autres auteurs, Félix et Louis Lazare, ont proposé que le nom de la rue, loin de prendre sa source dans les vertus théologales ou cardinales, lui venait de la présence de femmes «qui ne faisaient pas profession de vertus bien farouches». Ce serait donc plutôt une rue des «Petites Vertus», c’est-à-dire de la débauche, qu’une rue des grandes vertus, celles qui vous conduisent à Dieu.

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Rue Des Vertus. Photo par Pascal Ordonneau.

Les immeubles qui bordent la rue ont été longtemps des «hôtels saisonniers», où venait loger une main d’œuvre louant ses services aux artisans dont le quartier était très largement doté. On y trouvait donc des gens de toutes origines, depuis des saisonniers français, quittant leurs campagnes pour aller à la capitale vendre leurs bras et leurs compétences dans le bâtiment, la serrurerie, la bagagerie, et on y trouvait même des Chinois venus s’installer en France.

La rue est resté pratiquement inchangée depuis le XVIIème siècle, hormis quelques constructions publiques de la fin du XIXème siècle et un immeuble plus récent. On ne trouve, dans la rue des Vertus aucun des hôtels particuliers élégants du Marais mais des immeubles à structure en bois et en torchis, pisés ou moellons sous enduit. Ils se maintiennent comme ils peuvent, s’affaissant, se tassant et prenant l’aspect traditionnel des très vieux bâtiments de Paris : quand ils ne paraissent pas s’effondrer sur le côté, ils donnent le sentiment d’avoir pris du ventre avec l’âge.


About the Author

40 ans de banque chez plusieurs établissements français et anglo-saxons ; il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie et la banque, d’un livre de voyage, d’un roman et d’un livre sur l’Allemagne. Il écrit pour les journaux et la radio, dont les Echos, le Figaro, Huffington Post, Radio France International.



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