Théatre & Litérature

Published on décembre 28th, 2017 | by Alioune Badara Mbengue

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Découvertes : Léopold Sédar Senghor, une poésie rythmée…

Léopold Sédar Senghor.

Léopold Sédar Senghor, né le 9 octobre 1906 à Joal, au Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, est un poète, écrivain, homme d’État français, puis sénégalais et premier président de la République du Sénégal (1960-1980) et il fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française. Il a également été ministre en France avant l’indépendance de son pays.

De Ngazabil à l’Académie française…

Après des études à Ngazobil (entre Mbour et Joal) puis à Dakar (Sénégal), Senghor obtient une bourse pour poursuivre ses études en France. Il arrive à Paris en 1928. Cela marque le début de « seize années d’errance », selon ses dires. Il étudie en classes préparatoires littéraires au lycée Louis-le-Grand (grâce à l’aide du député du Sénégal Blaise Diagne) et également à la faculté des lettres de l’université de Paris. À Louis-le-Grand, il côtoie Paul Guth, Henri Queffélec, Robert Verdier et Georges Pompidou, avec qui il se lie d’amitié. Il y rencontre également Aimé Césaire (écrivain et homme politique français) pour la toute première fois. Il obtient en 1931 une licence de lettres.

En 1935, il est le premier Noir à être reçu à l’agrégation de grammaire et devient professeur à Tours, puis à Saint-Maur-des-Fossés.

Mobilisé en 1940 pour la seconde guerre mondiale, il est fait prisonnier et reste deux ans en camp de détention. A la fin de la guerre, il commence à s’intéresser aux relations franco-africaines. En 1945, une bourse du CNRS lui permet de se rendre au Sénégal pour enquêter sur la poésie sérère (une ethnie au Sénégal dont il est issu). Lamine Guèye, député du Sénégal au parlement français, le persuade de s’engager dans la politique à ses côtés. Senghor est élu pour représenter l’électorat du 2e collège, celui du petit peuple des campagnes. En 1946, il participe à la mise en forme des textes de la future Constitution française. Il épouse Ginette Eboué, la fille du gouverneur général de I’AOF (Afrique Occidentale Française).

En décembre 1980, Léopold Sédar Senghor se retire de la vie politique et s’installe en Normandie. Il laisse le pouvoir à son compatriote Abdou Diouf et se consacrera désormais à la culture. Il deviendra docteur honoris causa de nombreuses universités.

Après avoir été désigné Prince des poètes en 1978, il est élu à l’Académie française le 2 juin 1983, au 16e fauteuil, où il succède au duc de Lévis-Mirepoix25. Il est le premier Africain à siéger à l’Académie française. Ce qui sonne comme une consécration de l’ensemble de son immense œuvre poétique. 

Une poésie bien rythmée

La Poésie de Senghor fait la synthèse des traditions africaine et européenne. Elle est en effet fondée sur le chant de la parole incantatoire et est construite sur l’espoir de créer une Civilisation de l’Universel, fédérant les traditions par-delà leurs différences. Elle puise ses images et ses symboles dans le monde africain et sait en même temps explorer le vers libéré des poètes modernes. Elle ne se sépare pas d’un engagement dans le combat pour la réhabilitation de l’homme noir. Avec Aimé Césaire, Senghor a lancé la réflexion sur la « négritude ». En 1948, son Anthologie Nouvelle de la poésie Nègre et Malgache de langue française, précédée de l’Orphée noir de Jean Paul Sartre, apparait comme l’un des plus beaux manifestes de la négritude. Respecté par les africains comme l’homme qui n’a pas renié les origines, il est aujourd’hui considéré par les intellectuels français comme l’un des leurs.

Le rythme est au centre de la poésie de Senghor, ce rythme issu des traditions orales africaines et de la « transe des tam-tam » est parfois déconcertant. Alors que ses premiers recueils, bien que bercés par cette musicalité et ces rythmes bien inspirés de sa terre africaine, s’inscrivent dans une tradition poétique française et non dans la lignée de la poésie « nègre », Nocturnes ouvre une nouvelle ère poétique. Le rythme en tant que richesse des langues et des civilisations d’Afrique noire donne tout son sens à la poésie et au lyrisme. Avec ce recueil « seul le rythme provoque le court-circuit poétique qui transforme le cuivre en or, la parole en verbe », il « engendre non seulement la mélodie mais aussi l’image par son élan itératif, et, partant, suggestif, créatif ».

Gros Plan sur Chants d’Ombre

Chants d’Ombre est un recueil qui a fait date dans l’histoire de la poésie. Lecteur attentif de Claudel, de Saint-Joseph Perse et des surréalistes, Senghor se rapproche d’eux par l’esprit et le sens de l’image. Mais l’influence africaine domine largement dans ces textes d’atmosphère où le tam-tam bat toujours la mesure. La mélodie senghorienne emprunte ses rythmes et ses intonations à la poésie orale et à la musique qui l’accompagne.

Senghor accumule en réalité dans Chants d’Ombre les souvenirs d’un passé lointain, couvrant surtout les sept premières années de son enfance, période qui n’a pas été affectée d’une corruption extérieure. Le poète réussit à ressusciter ses innombrables moments édéniques pour se remettre, à l’heure présente, du déséquilibre psychologique qui le secoue. En effet, Chants d’Ombre a été composé en France à l’époque où Senghor était amené à y poursuivre ses études supérieures. Sa présence dans le pays colonisateur sème le malaise dans son âme. Outre qu’il souffre de sa condition d’exilé, le plaçant loin de son propre terroir, le poète se sent également confronté à une crise d’identité exacerbée par l’ignorance et le mépris de ses « frères aux yeux bleus ». En effet, ces derniers avaient refusé à l’Africain toute capacité de jugement esthétique, voire toute aptitude aux modes de connaissance scientifiques. Leurs jugements dans l’ensemble réduisaient la civilisation africaine à l’état primitif, marquant par là son infériorité par rapport à la civilisation occidentale, sinon son inexistence. Et à l’heure où Senghor se penchait sur ses premiers poèmes, l’entreprise d’annihilation de la civilisation africaine, en faveur du rationalisme occidental, battait encore son plein dans l’étendue des pays colonisés. Et voilà que le poète noir, placé au milieu de deux situations antinomiques, avec la volonté d’affirmer son identité au sein d’un monde hostile à sa civilisation, devait faire part de leur coexistence. Dans un premier temps, Senghor s’est donné la tâche de manifester les valeurs de la culture noire dans tous ses aspects. Pour ce faire, il procède à un retour aux sources pour renouer le lien ombilical qui a une fois existé entre son peuple et lui-même…

 

Extrait : Nuit de Sine

 

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne

À peine. Pas même la chanson de nourrice.

Qu’il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus.

 

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale

Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes

Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue des chœurs alternés.

 

C’est l’heure des étoiles et de la Nuit qui songe

S’accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement.

Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?

Dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.

 

Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.

Écoutons la voix des Anciens d’Elissa. Comme nous exilés

Ils n’ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

Que j’écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d’âmes propices

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant

Que je respire l’odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j’apprenne à

Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.

 Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre. Editions du Seuil (1945)

 

 Bibliographie  Poèmes

 

Chants d’ombre, poèmes, Le Seuil, 1945

Départ, poème, Édition Poèmes perdus, 1964

Hosties noires, poèmes, Le Seuil, 1948

Guélowar ou prince, poèmes, Le seuil, 1948

Éthiopiques, Le Seuil, 1956

Nocturnes, poèmes, Le Seuil, 1961

Lettres d’hivernage, poèmes, Le Seuil, 1973

Chant pour Jackie Thomson, poèmes, 1973

Élégies majeures, poèmes, Le Seuil, 1979

Le Lion rouge (hymne national sénégalais)

Poèmes divers, Le Seuil, 1990

Hosties noires (regroupe Prière de paix et Élégie pour Martin Luther King), lithographies de Nicolas Alquin, Les Bibliophiles de France, 2006

Cet article a été traduit en anglais par John Wilmot.

 


About the Author

est né à Diourbel au Sénégal. Il a fait tout son cursus scolaire dans son pays natal. Après l'obtention de son baccalauréat en 2005, il a eu à faire une formation de deux années à l'Ecole Supérieure Polytechnique (ESP) de Dakar où il a décroché son DUT en Finance-Comptabilité en 2007. Passionné de l'écriture et de la littérature, il a publié son premier roman " Les flots en sanglots" en Février 2016.



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