Film & Musique

Published on août 19th, 2016 | by John Wisniewski

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Rencontre avec Roch Smith qui nous parle du travail de Robbe-Grillet

John Wisniewski : Roch, à quel moment et pourquoi avez-vous commencé à vous intéresser au travail d’Alain Robbe-Grillet ?

Roch Smith : Je suis d’abord tombé sur le travail de Robbe-Grillet lorsque ma femme et moi avons vu le film d’Alain Resnais, L’Année Dernière à Marienbad, vers 1962, dans un cinéma d’art et d’essai de Lake Worth en Floride. Je dois avouer que je n’ai pas immédiatement compris le film, mais j’ai vraiment été captivé par cette hypnotique répétition d’images et de voix, et particulièrement celle de Sacha Pitoëff qui joue le rôle du mari apparemment jaloux. Je dis “apparemment” parce qu’il y a ambiguïté dans le récit de ce film écrit par Robbe-Grillet et réalisé par Resnais. J’étais conquis et quittais le cinéma persuadé que ce film serait récompensé.
Quelques années plus tard, lorsque j’étais en École supérieure, j’ai commencé à lire les romans de Robbe-Grillet et à apprendre le nouveau roman français, un mouvement littéraire dans lequel Robbe-Grillet eut un rôle prépondérant. Ici aussi, ce fut dur de trouver un récit reconnaissable. Quand je suis revenu sur l’année dernière à Marienbad et aux autres films de Robbe-Grillet comme l’Immortelle et Trans-Europ-Express, j’ai commencé à comprendre que la vraie “histoire”, pour lui, n’était pas le récit linéaire auquel nous pouvons nous attendre dans un film ou un roman. Ce qui lui importait, c’était la narration de ce récit. La vraie “histoire”, pour lui, se trouvait dans les tours, les détours et les hésitations d’un narrateur confronté à la création d’un récit.

John Wisniewski: Est-ce que ses films et ses livres continuent de susciter la controverse ?

Roch Smith: Je dois dire que je suis mal à l’aise avec ce genre de questions. En mettant le doigt simplement sur le scandaleux ou le sensationnel, on ne saisit pas l’importance chez Robbe-Grillet de l’exploration narrative, à la fois dans ses romans et ses films et son influence sur la manière de raconter ces histoires. de l’exploration de la narration, à la fois dans les romans et les films et son influence sur ce que peuvent dire les histoires. Était-il controversé ? Oui, comme, n’importe qui, défiant les motifs de l’esthétique établie. Et, oui, comme une personnalité utilisant des récits populaires de sexe, de violence, de drogues, de révolution, etc, comme outils de montage dans cette provocation.
J’ai rencontré pour la première fois Robbe-Grillet, en 1982, lorsque je l’ai invité à l’université de Caroline du Nord à Greensboro où nous diffusions son film, L’Homme qui Ment, (1968). Un film représentant un défi esthétique qui fut très bien reçu par un public enthousiaste. Pas vraiment de controverse ici. Deux ans plus tard, je l’ai fait venir au campus pour une projection débat de son premier film en couleur, l’Eden et Après, (1971). Comme tous ses films, celui-ci défie les normes établies de l’art de la narration, mais il va  plus loin aussi, (de manière très “soft”) dans l’usage des clichés sexuels. Dans la discussion avec Robbet-Grillet qui a suivi, la plupart exprimèrent leur intérêt pour la narration et les questions esthétiques. Mais un petit nombre de spectateurs exprimèrent des objections au sujet de ces scènes de violence sexuelle impliquant des femmes.
Robbe-Grillet a défendu son travail sur les raisons du personnage féminin principal, joué par Catherine Jourdan, qui finalement prend le dessus et dont les images sexuelles utilisées sont des stéréotypes issus de la culture contemporaine.
Lorsque j’ai organisé une nouvelle rencontre avec Robbe-Grillet, invité en tant qu’éminent professeur, à l’automne 1987, l’un des points forts de son séjour fut la première en Amérique du Nord de son film, La Belle Captive, sorti en 1983. Ce beau film, avec ce somptueux clair-obscur, aux couleurs luxuriantes et cette superbe musique, a littéralement subjugué le public par sa beauté. Peut-être parce que les personnages féminins principaux, Cyrielle Claire interprétant Sara Zeitgeist et Gabrielle Lazure, Marie-Ange, furent clairement prédominants, peut-être par la pure beauté de ce film, ou encore peut-être parce que Robbet-Grillet était particulièrement capable de raconter une histoire de façon plus familière, ce film ne sembla pas susciter la controverse.
D’autres films pouvaient l’avoir suscité ailleurs. Comme, Glissements Progressifs du Plaisir, (1974) qui fut censuré pour pornographie en Italie, sûrement plus pour le titre que son contenu réel. De même, Le Jeu avec le Feu, (1975) était aux prises avec les autorités françaises pour des raisons similaires. Pour autant que je sache, les films les plus récents, comme, Un Bruit qui Rend Fou (1995), Taxandria (1995) et C’est Gradiva qui Vous Appelle (2006), n’ont pas généré la controverse plus que cela, en partie certainement parce que son art nous est devenu plus familier.
Vous m’avez également questionné au sujet de ses livres. Certains, comme les premiers films ont pu soulever des questionnements esthétiques, mais rarement au sujet de la morale. Ses deux derniers romans, La Reprise (2001) et Un Roman Sentimental (2007), en ont reçu de toutes parts. Le premier, un tour de force qui recrée l’atmosphère d’une ville (Berlin post-seconde guerre mondiale) rappelant ses premiers romans, Les Gommes et Dans le Labyrinthe ravira tout lecteur ayant appris à connaître et apprécier le style unique de l’auteur. Le dernier,  par contre, poussant au-delà des limites de sujets tabou, allant ici de l’inceste à la torture en passant par la pédophilie est sans nul doute, son travail le plus controversé. Plusieurs critiques ont essayé de voir dans ce livre un autre exemple de Robbe-Grillet, poussant l’enveloppe charnelle de la trame narrative dans une exploration extraordinaire de possibilités esthétiques. D’autres, beaucoup de ceux qui sont d’ailleurs favorables aux innovations de Robbe-Grillet, ne peuvent tout simplement pas tolérer ces sujets si extrêmes.
Mon propre sentiment en lisant ce livre est que Robbe-Grillet, pour qui l’érotisme avait plutôt contribué à l’imagination narrative sans dépasser le mécanisme finement réglé de sa technique, s’est permis, dans ce livre, publié l’année précédant sa mort, de se livrer à des fantasmes si extrêmes qu’ils ont fini par détruire la délicate harmonisation de son art.

John Wisniewski: Roch, pourquoi Slow Slidings of Pleasure a-t-il été mis en difficulté en Italie ? Ils ont accusé le film de n’avoir aucun sens. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

Roch Smith: Pour commencer, j’ai un problème avec la traduction anglaise de Glissements Progressifs du Plaisir en Slow Slidings of Pleasure. Je sais que c’est le titre anglais mis en avant par un des premiers commentateurs du film, mais il met l’accent sur le lubrique et le sensationnel au détriment de l’attaque dans ce film, bien plus significative, de l’ordre narratif ou social. Le titre le plus équilibré et précis, qui identifie les liens possibles entre luxure et subversion, serait, The Progressive Slidings of Pleasure. Ce qui est à l’oeuvre ici, ce sont les glissements dans la signification et l’autorité qui se produisent de plus en plus quand une telle signification ou autorité est remise en question par les mots et les actions du personnage féminin principal joué par Anicée Alvina.
Ma réponse à votre question, qui, je l’espère, permettra d’éclaircir mon point de vue sur le titre, est fondée sur les propres explications de Robbe-Grillet : la première, tirée de son livre autobiographie Angélique ou l’enchantement (1987) – malheureusement pas encore traduit en anglais la deuxième, explication tirée des questions qu’Anthony Fragola et moi lui avions posées pour notre livre The Erotic Dream Machine, Interviews with Alain Robbe-Grillet on His Films (1992). Les souvenirs de Robbe-Grillet sur le procès italien dans Angélique (pp. 199-209) sont nombreux. Mais, pour résumer, Glissements a été condamné comme pornographique à Palerme et l’affaire a été portée en appel. À la demande de son distributeur, Robbe-Grillet a assisté à l’appel, à Venise, mi-juillet 1975. Le jugement de Palerme reconnaît que les artistes ont le droit d’inclure des scènes impudiques dans leurs films, à la condition que ces scènes soient justifiées par l’intrigue. Étant donné que les juges n’avaient trouvé aucune intrigue visible le justifiant dans Glissements, la cour sicilienne jugea qu’il était pornographique.
L’avocat de Robbe-Grillet a indiqué que cet argument servait à justifier la plupart des films pornographiques puisqu’ils avaient à peu près tous une intrigue reconnaissable. Il a fait valoir en outre que les juges eux-mêmes, comme des objets de la subversion du film, ne pouvaient pas rendre un verdict juste. Dans notre livre d’entretiens, Robbe-Grillet souligne l’argument de son avocat disant que les juges n’étaient pas impartiaux parce que chaque juge avait mis ses propres fantasmes dans le film. Il reconnaît également que le juge sicilien avait raison en condamnant le film sans intrigue visible. Comme Robbe-Grillet le souligne, le juge avait raison en tant que défenseur de l’ordre tandis que le personnage de la sorcière d’Anicé Alvina, (inspiré par La Sorcière de Jules Michelet) avait raison du point de vue de la liberté. Enfin, malgré l’avertissement de l’avocat de Robbe-Grillet sur un verdict qui nuirait à la réputation de la juridiction italienne, le négatif italien et toutes les copies de Glissements progressifs du Plaisir ont dû être brûlés dans un lieu public. Un peu comme l’image du bûcher brûlant décrit dans le film lui-même, une décision que Robbe-Grillet prend plaisir à souligner.

Cet article a été traduit en français par Alexandre Patron Ricard.

Robbe-Grillet

Roch Smith qui interview Robbe-Grillet en 1990 à St Louis. Photo: Robbe-Grillet et Roch Smith.


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