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Published on mars 17th, 2016 | by Lucie Pierron

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Interview d’Elzbieta Sikora, une artiste Polonaise connue pour sa musique contemporaine et électronique

Le lundi 25 janvier, je me rends chez Madame Sikora, célèbre compositrice polonaise de musique dite contemporaine et électronique. Madame Sikora me reçoit à bras ouvert, dans son salon avec un café et du « chocolat polonais de Varsovie ».
« Je rentre tout juste de Varsovie », m’explique t-elle. « L’orchestre Sinfonia Varsovia vient de jouer ma pièce pour orchestre Symphonique, sous la direction d’un chef italien que je ne connaissais pas, enfin ça a bien marché ».
Installée en France depuis 1981, j’ai voulu interroger Madame Sikora pour découvrir cette femme d’un talent indéniable et afin de saisir par la même occasion les raisons qui l’ont poussé à immigrer en France, et comprendre la relation qu’elle entretient avec son pays d’origine.

Lucie Pierron: Pouvez-vous préciser les fonctions que vous occupez ?

Elzbieta Sikora : Je suis directrice artistique d’un Festival qui s’appelle Musica Electronikanova qui se tient à Wroclaw. Je dirige ce Festival depuis 2011. Normalement c’est une biennale, toutes les années impaires. Cette année, c’est une exception car Wroclaw est devenue Capitale Européenne de la Culture pour l’année 2016, donc nous avons réussi à faire un week-end consacré au Festival exceptionnellement (du 19 mai au 22 mai). J’y suis donc allée dernièrement pour faire des corrections.

L.P. : Depuis que vous êtes installée à Paris, avez-vous toujours fait les allers-retours entre les deux pays?

E.S. : Pas toujours. Au début j’étais un peu coupée de la vie polonaise, parce que c’était le temps du coup d’Etat en Pologne . Dernièrement je suis beaucoup retournée en Pologne parce que j’ai enseigné dans le Département Multimédia de l’Université de Musique à Varsovie, et puis j’ai maintenant ce Festival à Wroclaw. J’ai aussi fait beaucoup de commandes pour les orchestres polonais. Toutes ces activités me permettent d’être un peu ici et un peu là.
Quand je suis arrivée à Paris, j’ai beaucoup travaillé avec l’IRCAM . Je suis arrivée avec une bourse du gouvernement français, après avoir fini mes études de composition (classique et électronique). Ma bourse ne durait que neuf mois, mais comme il y a eu le coup d’état en Pologne, je suis restée en France.
J’étais déjà venue en France en 1968 parce que j’étais ingénieur du Son. J’étais tombée sur le stage que Pierre Schaeffer organisait à Radio France et c’est ce qui m’a donné envie de faire de la composition.
Je suis ingénieur du son à la base, pourtant je n’ai jamais travaillé en tant que tel. J’utilise uniquement mes compétences dans mes compositions. Je suis arrivée avec mon fils et mon mari de l’époque, puis j’ai divorcée et me suis remariée avec un Français, donc je me considérais comme à moitié Française. J’ai la double nationalité dans tous les cas.

L.P. : Comme Chopin ?

E.S. : (Rires). C’est enrichissant mais c’est perturbant aussi cette double nationalité, on ne sait jamais si on n’est vraiment ici ou là. En France, on me considère toujours comme Polonaise. En Pologne on me dit que je suis française. Pour moi je suis citoyenne de l’Europe.

L.P. : J’ai aussi lu que vous avez étudié aux Etats-Unis ?

E.S. : J’ai passé deux fois trois mois à Stanford car ils ont un Centre for Computer Music and Research. Puis, je suis allée enseigner la composition à l’Université de Chicago pendant quelques mois en 2004 et en 2007. J’ai aussi vécu cinq ans en Allemagne, j’ai beaucoup voyagé. Aux Etats-Unis, j’ai adoré New York, bien sûr ce n’est pas très original. La Californie était extraordinaire, j’ai aussi rejoint San Francisco à San Diego, en Voiture. Je suis allée en Alaska…

L.P. : Pouvez-vous me parler de vos compositions plus en détails ?

E.S. : J’ai fais beaucoup de commandes en France et en Pologne, c’est un peu plus calme maintenant. J’ai beaucoup travaillé avec Radio France, au début de ma carrière surtout. Ma future commande est une nouvelle pièce prévue pour 2017. C’est en 2017 que je termine ma direction artistique du Festival. A cette occasion, je vais composer une pièce pour mon départ en tant que directrice artistique. C’est donc une commande franco-polonaise qui sera jouée en mai 2017. Après cela, je n’aurai plus d’obligations et je pourrais faire d’autres choses, et je crois qu’il est temps.

L.P. : Vous pensez avoir fait le tour avec ce Festival ?

E.S. : J’en suis à cinq éditions, et je pense que c’est vraiment suffisant.

L.P. : Comment travaillez vous pour la Composition ?

E.S. : Je ne travaille pas du tout sur ordinateur. Je travaille traditionnellement sur papier. Je compose sur cette table là, avec du papier blanc. Je mets du carton blanc, crayons à la main et en avant. Parfois j’utilise le piano, parfois non, pour vérifier si je n’ai pas fait trop de bêtises. Après cette composition est envoyée chez l’éditeur, puis je corrige seulement après coup.
L’ordinateur me sert parfois en studio quand je fais de la musique électronique, mais je ne me sers pas du tout des logiciels sur partition, c’est trop compliqué et je n’ai pas envie d’apprendre maintenant à mon âge. J’ai une opinion peut-être fausse, mais je trouve que cela devient trop facile parfois. On peut dire à l’ordinateur « faîtes-moi la même séquence à l’envers, avec un tempo plus lent » et on accepte plus facilement ce que l’ordinateur nous propose. Du coup ces musiques sont un peu trop lisses, trop bien faites.

L.P. : Avez-vous déjà des pannes de création ?

E.S. : Oui, cela arrive à tout le monde. Il faut laisser passer la panne et ensuite cela revient. Avec le temps on acquiert une certaine technique qui aide beaucoup, on est plus sûr de ce que l’on imagine, de ce que l’on va faire… Avec des années d’expériences, on devient meilleur.

L.P. : Vous avez des formes de prédilection dans la composition ?

E.S. : Ca dépend des moments. En ce moment, j’aime bien l’orchestre. J’ai eu des périodes : la flûte, le violon n’importe quoi…
En ce qui concerne l’opéra, j’en ai fait un grand ces derniers temps. Une d’ailleurs, un opéra ? (rires). D’après Boris Vian : l’Arrache Coeur. J’aime bien l’opéra, j’aimerais en faire encore un, je ne sais pas si j’aurai le temps. Je n’aime pas l’orgue, ce qui est assez original. J’aime surtout l’orchestre parce que je pense que cette forme permet de jouer sur les couleurs d’une façon très personnelle.

L.P. : Pouvez-vous me parler plus en détails de votre opéra Marie Curie ?

E.S. : Normalement il y a 3 actes, mais à Gdansk, il a été donné en un seul acte par le metteur en scène. Il a eu peur que le public s’en aille. Au contraire, la salle était pleine. Son approche était très intéressante, et puis il ne faut pas trop se mêler de ce que font les metteurs en scène. Mon métier c’est d’écrire l’opéra, et non pas de le mettre en scène.

L.P. : Marie Curie, c’est un peu vous ?

E.S. : Un peu quelque part : entre la France et la Pologne. Je ne prétends pas être aussi géniale, mais c’est vrai qu’elle m’était proche comme personnage, j’ai peut-être pu ressentir la même chose qu’elle.

L.P. : Que pensez-vous de ce qu’il se passe en Pologne, dans la mesure où vous avez un certain recul ?

E.S. : J’observe ce pays depuis que je suis partie et c’est un autre pays, c’est en plein boom et on voit bien que les gens sont beaucoup plus contents, qu’ils vivent mieux, les structures fonctionnent… Il y a bien sûr beaucoup à faire, mais au final c’est un pays qui se porte bien et j’espère que cela va durer. Espérons, sinon on aura une révolution comme toujours, il n’y a pas d’autres solutions.

L.P. : Pensez-vous qu’il va y avoir de mauvaises répercussions avec le nouveau gouvernement PIS qui vient de passer ?

E.S. : C’est possible, mais il faut aussi laisser le temps au temps, parce qu’on est tous inquiets, on est tous contre mais il faut aussi observer ce qu’il va se passer et comment ils vont gérer la situation. Ils ont cette vision de « Pologne polonaise », affirmant qu’il ne faut pas se vendre à l’Union Européenne. Il y a eut la réunion à Bruxelles, et ni l’un ni l’autre ne veulent céder. Mais c’est bien que Bruxelles ait réagi, il ne faut pas que la Pologne soit semblable à la Hongrie où il se passe des choses assez détestables. L’actuel président de l’Europe est polonais, c’est une bonne chose.
J’observe cela de loin, parce que je ne suis pas très impliquée dans la vie polonaise, pour cause, mais je n’aime pas trop ce qu’il s’y passe. On sent une volonté de retour en arrière, dans l’art notamment… Et je pense que ce n’est pas une bonne chose. On verra dans six mois pour faire un bilan. Il y a beaucoup de manifestations à Varsovie, donc c’est bien les gens se mobilisent.

L.P. : Que pensez-vous de la relation entre la Musique Classique et les Polonais ?

E.S. : Les Polonais sont très attachés à la Musique classique, elle fait partie de leur histoire. Les Polonais sont fous du Concours Chopin. Ce sont des passionnés. Mon père m’emmenais au Concours Chopin quand j’avais 10 ans. C’était une obligation, on aimait des vedettes, on avait des autographes et on était tous fous, en fonction de celui-ci ou celui-là… Maintenant je m’en fiche un peu mais je sens cette frénésie. Le dernier pour lequel je me suis passionnée, c’était Zimmerman et puis après j’ai décroché, parce que ce n’était plus mon intérêt.

L.P. : Dernière question. Vous écoutez tout type de musique ?

E.S. : Absolument.

L.P. : Merci beaucoup de m’avoir consacré de votre temps et d’avoir répondu si honnêtement à mes questions.

E.S. : Avec grand plaisir !

1) En 1981/1982 la loi Martiale est appliquée en Pologne. Le pays est donc dirigé par l’Armée, la population soumise à un couvre feu, la vie est contrôlée et les libertés sont extrêmement limitées.
2) Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique.
3) Pierre Schaeffer est considéré comme le père de la musique concrète et de la musique électroaccoustique.


About the Author

Etudiante en sociologie et en sciences politiques à l'Université Paris Dauphine, Lucie baigne dans le monde culturel et particulièrement dans la musique. Pianiste, ouvreuse à la Philharmonie de Paris, elle désire s'orienter vers la production dans la musique classique, à terme. Voyageuse dans l'âme, Lucie a mené dernièrement une enquête de terrain de trois mois sur l'implantation des nouvelles Philharmonies polonaises (dans 15 villes différentes). Démocratiser la culture et la faire venir dans les milieux les plus défavorisés est une des missions qui lui tiennent le plus à cœur, justifiant son engagement au GENEPI, association favorisant l'intervention en prison.



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