Interviews

Published on mars 23rd, 2015 | by Isabelle Karamooz, Founder of FQM

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Interview de René Manzor, un réalisateur et scénariste français.

Crédits de l’interview
Editeur de l’interview: Isabelle Karamooz
Intervieweur: Isabelle Karamooz
Rédacteurs: Isabelle Karamooz
Vidéastes: Pascale Nard

I.K. : Bonjour René, comment vous décririez-vous en trois mots ?

R.M. : Bonjour, auteur, réalisateur, écrivain.

I.K. : Quel est votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a amené à être réalisateur et scénariste ?

R.M. : Oh là ! C’est un parcours compliqué, comme souvent les parcours. J’ai commencé par le dessin animé après j’ai fait les beaux-arts alors que je me destinais plutôt à la peinture mais j’avais le goût du théâtre. Le théâtre m’a ramené aux textes à l’écrit, je me suis mis à raconter des histoires par écrit sous formes de romans, peu au début. J’ai appris progressivement à simplifier les choses pour écrire des scénarios et les scénarios m’ont amené à faire des films et les films aujourd’hui me ramènent à faire des romans.

I.K. : On vous doit tout d’abord « Le Passage » et « 3615 Code Père Noël, » lesquels retiennent l’attention de Kathleen Kennedy, la productrice de Steven Spielberg. Hollywood vous tend alors les bras. Pouvez-vous nous parler de vos débuts à Los Angeles ?

R.M. : Arrivé pour y rester quatre mois en me disant que j’allais être « le parfum du mois » et qu’en gros dans quatre mois j’allais rentrer chez moi, je suis venu pour vendre un film, et c’est l’inverse qui s’est passé, c’est le film qui m’a vendu, du coup au lieu de quatre mois, j’y suis resté dix ans. C’est comme ça « un accident », un travail qui en entraine un autre et on se rend compte qu’il faut déménager, trouver une maison, dans movies il y a move. Il ne faut pas s’étonner de bouger.

I.K. : A la télévision américaine, vous signez la réalisation de plusieurs épisodes de série tels, Le voyageur, Highlander, Band of Brother, Les aventures du jeune Indiana Jones. Quel accueil ce genre de séries reçoit-il aux Etats-Unis? Parlons plus précisément des aventures du jeune Indiana Jones?

R.M. : Une chance formidable de travailler pour Steven Spielberg et Georges Lucas c’est tout d’un coup la possibilité de rentrer dans leurs mythes, dans leurs héros mythiques et puis d’essayer de travailler avec, on vous donne un train électrique vous vous amuser avec ; beaucoup d’exigences de leur part, donc beaucoup d’attentes, donc beaucoup de pression aussi mais une grande liberté artistique dans la mesure où eux même sont des artistes et donc comprennent que la meilleure façon de pouvoir tirer parti d’un artiste, c’est finalement de le laisser travailler, de le laisser faire son petit truc et après il est toujours temps de réorienter les choses si l’on trouve qu’il n’est pas dans la ligne mais en tout cas la ligne est claire.

Le personnage d’Indiana Jones existait déjà sur trois films et on savait dans quel domaine on travaillait. La série était différente dans la mesure où pour Georges Lucas notamment elle a été plus didactique. En fait, c’était une série éducative pour lui. Il se servait du personnage d’Indiana Jones pour raconter l’histoire aux petits Américains qui ne la connaissait pas forcément. Je veux dire l’histoire du monde pas celle des Etats-Unis. The rest of the world ! (rires).

I.K. : Oui Indiana Jones était un personnage qui rencontrait des personnages historiques?

R.M. : Oui à travers lui on faisait connaissance de ces personnages. Par exemple, j’ai fait la guerre de 14 (Verdun) où Indiana Jones est courrier et transporte les ordres entre le château où sont les généraux et le front, là où il y a la guerre des tranchées. C’est un film sur la guerre, sur l’atrocité de la guerre, la stupidité de la guerre et puis un autre ou il rencontre Picasso alors qu’il a 9 ans. Il vit une folle nuit avec Picasso, Braque et Degas dans le Paris du début du siècle dernier. C’est sur la peinture, sur l’art et la façon de « tuer » son maître pour devenir soit même un maître. Je veux dire Picasso doit « tuer » Degas pour pouvoir devenir Picasso par exemple. C’est la peinture, le mentor qu’il faut affronter à un moment donné si on veut devenir soit même un maître.

I.K. : Cette série a reçu un bon accueil ?

R.M. : Oui, très bon accueil, il y a eu 4 saisons. J’ai fait la 1ère saison. Je n’ai pas fait la toute dernière l’aventure. Ce qui était intéressant, c’est qu’il n’y avait que des réalisateurs de cinéma aux commandes, c’était une exigence de Lucas, aucun metteur en scène américain. Il ne voulait travailler qu’avec des réalisateurs des pays qu’il avait traversés, voilà et moi j’étais français (rires).

I.K. : Le cinéma a-t-il toujours été une passion pour vous ? Quel genre de cinéma défendez-vous ?

R.M. : Le cinéma qui fait rêver et réfléchir, c’est-à-dire, je n’aime pas au cinéma les « brainwash, » les films où on balance des images et on ne sait pas ce qu’on a vu, les « pure entertainment, » je n’aime pas les films que j’appelle « intelli-chiant » c’est-à-dire où c’est tellement rébarbatif, tellement nombriliste, que d’un coup je ne m’y retrouve pas, je m’ennuie. Je n’aime pas m’ennuyer, je n’aime pas que l’on me prenne pour un abruti qu’il faut absolument gaver de pop-corn à l’écran aussi. J’aime bien les deux, j’aime que le rêve serve à réfléchir. J’ai toujours aimé allier la réflexion à la distraction. Je ne peux me passer d’aucun, soit c’est purement distractif et je m’ennuie, soit c’est purement réfléchi et ça m’ennuie. J’ai besoin des deux, c’est un peu comme un médicament, il y a une partie sucrée qui est l’ « entertainment » et à l’intérieur normalement il y a quelque chose qui aide à réfléchir, c’est un peu ça.

I.K. : Eveiller aussi des émotions ?

R.M. : Oui c’est très important l’émotion. Action, émotion…

I.K. : Si vous deviez émettre une critique sur la production cinématographique aux États-Unis, quelle serait-elle ?

R.M. : C’est-à-dire que maintenant, ce n’est pas une critique c’est juste un constat, elle s’oriente vers la grosse production industrielle américaine comme le Luna Park. En fait, ils font des films un peu comme ils font des attractions dans les parcs. Les grosses productions s’orientent vers ça, c’est-à-dire donner du rêve aux gens l’ « entertainment. » En même temps, ce qui est intéressant c’est que ça créer forcément un autre cinéma parallèle qui est plus underground, plus cinéma d’auteur avec des choses intéressantes parce que contrairement à chez nous où le cinéma, forcément d’auteur, peut rimer avec cinéma ennuyeux. Leur cinéma d’auteur garde une part de spectacle malgré tout, donc c’est très intéressant. Sinon il y a la télévision là-bas qui est une source vive de talent, les auteurs finalement quittent le cinéma et vont à la télévision parce que dans les séries, ils arrivent à s’exprimer bien mieux qu’ils ne peuvent le faire au cinéma.

I.K. : Vous qui avez une grande expérience dans le cinéma, à Hollywood, pourquoi avoir voulu écrire un roman par la suite ?

R.M. : Pour moi, c’est la façon la plus directe de raconter une histoire, il n’y a aucune barrière entre celui qui raconte et celui à qui on raconte. Au cinéma ou à la télévision il y a ce que moi j’appelle un peu « le cirque Pinder. » Il y a énormément de gens entre vous et le public, avant que vous arriviez à toucher le public, il y a tellement de filtres.

Avec un livre, il n’y a pas de souci. Il y a le papier, il y a vous, l’éditeur. Si vous avez un bon éditeur, il vous laisse raconter l’histoire que vous voulez raconter, donc il y une liberté totale qui n’existe pas, à moins d’être son propre producteur au cinéma. Si vous êtes votre propre producteur à ce moment-là, vous avez cette liberté parce que vous la payez. Mais si vous travaillez pour quelqu’un vous rentrez dans une suite de concessions à faire ou à ne pas faire qui vont finalement altérer la qualité de l’œuvre et de l’histoire que vous voulez raconter. Si à l’arrivée vous raconter la même histoire qu’au début c’est que vous êtes très fort (rires).

I.K. : Dans « Les âmes rivales, » sorti en 2012, on plonge dans l’Amérique de New York des années 80 et de la ville d’aujourd’hui, à Brooklyn, à Manhattan et aussi un peu en Louisiane. Est-ce l’Amérique que vous vous représentez ?

R.M. : En fait, une Amérique dans les âmes rivales, c’est une Amérique rêvée. C’est l’Amérique avant que j’y aille. J’ai fait longtemps un rêve récurant quand j’étais enfant, avec des décors d’endroits où j’avais jamais mis les pieds. En fait ce rêve m’a poursuivi, il n’y avait personne, c’était des décors vides comme une espèce de ville fantôme. Dedans, il y avait le Luna Park de Coney Island que j’ai appris après à reconnaitre comme étant celui de Coney Island. Il y avait la vue de l’appartement d’un de mes personnages sur le Manhattan Bridge, rue de Washington.

Il y avait des décors comme ça, et tout d’un coup, un jour j’ai essayé d’en faire des films sans jamais le pouvoir. Je ne sais pas, ça ne m’inspirait pas. Un jour mon épouse m’a dit : « Mais pourquoi tu ne racontes pas justement l’histoire. » Une histoire autour de ces décors tu arrêteras peut-être d’en rêver ? D’un coup tu peuples les décors de personnages, tu racontes une histoire qui les relie et tu donnes un sens à ce qui apparemment n’en a pas. » C’est là que j’ai écrit « Les âmes rivales » dans lequel il y a tous les décors du roman qui sont les décors que je voyais dans ce rêve récurant ; les personnages sont des personnages inventés.

Après avoir écrit le roman, on a fait un truc ensemble fantastique, c’est d’aller sur les lieux où je n’avais jamais été pour voir et comparer. D’un coup j’avais retrouvé le Luna Park de Coney Island, parce que d’un coup je reconnaissais, je me disais « c’est ça le Luna Park. » « Et ça c’est où ? New York… Et ça ? Ça c’est Brooklyn.

Du coup on est allés voir les décors, j’ai eu l’impression d’être projeté dans mon rêve, c’était une sensation incroyable !

Il y avait juste un décor qui n’existait pas c’était le Daily. A un moment donné ils vont manger dans un Daily dans le quartier. En fait, dans ce quartier il n’y a pas de Daily ; Heureusement ! Parce que d’un coup c’était absurde de se dire c’est pareil… Mon épouse s’est marrée parce que quand on est arrivés à l’endroit où habitait le personnage principal, il y avait des travaux ; Il n’y a pas de travaux normalement…

Le roman a cette base-là : une base onirique, une base irréelle même si ça se passe d’une manière très concrète, dans le monde d’aujourd’hui.

I.K. : Parlons un peu de Jahal, l’Amérindien…

R.M. : C’est un personnage qui au moment où le roman commence est à l’état de fantôme, c’est-à-dire c’est un personnage qui hante une enfant depuis qu’elle est toute petite, elle ne sait pas pourquoi elle a un ami imaginaire. En fait, il n’y a qu’elle qui peut le voir. En grandissant elle s’aperçoit que cet ami devient de plus en plus possessif et n’accepte pas qu’elle ait elle-même des amis, jusqu’au jour où ça va tellement loin que chaque fois qu’elle approche quelqu’un ou qu’elle a une relation avec quelqu’un ce personnage finit par avoir un accident.

Elle commence à être terrifiée par ce Jahal, elle finit par trouver protection auprès d’un prêtre, (qui est le prêtre de sa paroisse) afin de parler à quelqu’un puisqu’elle ne peut pas en parler à ses parents. Elle a peur qu’on la prenne pour une folle, elle va au confessionnal et elle parle à ce prêtre, elle essaie de lui confier son secret.

Le prêtre n’arrive pas à trouver les mots, il se dit que cette fille a des problèmes, il pense qu’il vaut mieux qu’elle voit un psychiatre, il passe complètement à côté.

En même temps que ce personnage de prêtre va être témoin de certaines choses qui font que progressivement, il va devenir une espèce de protecteur de cette jeune fille qui a grandi maintenant et va essayer toute sa vie de la protéger de ce dont il est persuadé être un être maléfique, quelqu’un qui lui veut du mal, quelqu’un qui ne supporte pas de rival, qui fait tout pour l’isoler et la garder pour lui.

I.K. : Votre nouveau roman, “Celui dont le nom n’est plus”, un thriller surnaturel est sorti le 26 mai 2014 aux Editions Kero et en ibook aux Editions de l’épée. Pensez-vous déjà au troisième livre ?

R.M. : Oui, bien sûr. Dès qu’un livre est fini, il y a quelque chose qui se passe où d’un coup les choses sont déjà terminées. Alors, bien sûr, après il y a la promotion du livre etc… Mais on est déjà ailleurs, on est déjà dans un autre univers, mais c’est la maturation, ce n’est pas le sujet, je ne sais pas encore ce qui va se passer, c’est des émotions qu’on engrange.

I.K. Pourquoi la mort et le surnaturel sont omniprésents dans vos romans ?

R.M. Je ne sais pas. C’est un thème qui me hante depuis que je suis petit. J’ai du mal à accepter la mort comme étant une barrière infranchissable, disons, surtout dans l’autre sens. J’accepte assez qu’on puisse mourir, mais j’ai du mal à accepter qu’on ne puisse pas revenir. Donc si vous voulez, c’est un thème qui m’obsède, c’est-à-dire l’idée que l’amour ne puisse pas être plus fort que la mort, qu’on puisse accepter le deuil comme une convalescence dont on se remet. Pour moi, je n’arrive pas à l’accepter je pense qu’un deuil est quelque chose qu’on finit par accepter mais dont on ne guérit pas forcément. Ces blessures, à ce moment-là, produisent des émotions, des comportements. Après on doit les transformer en quelque chose de positif mais il y a un vrai travail à faire.

On dit toujours faire son deuil mais en fait ce n’est pas faire son deuil, c’est trouver finalement une façon de survivre à cette épreuve et surtout à accepter l’inacceptable, qui est la séparation entre des gens qui s’aiment. Donc ça pour moi c’est un thème majeur qui revient d’une manière ou d’une autre parce que je n’ai pas trouver la réponse. En fait mes romans je les écris pour répondre à mes questions, c’est-à-dire mes questions sans réponses. A partir du moment où j’ai une question sans réponse, je demande à mes personnages d’y répondre.

I.K. : Qu’aimez-vous que les lecteurs gardent en mémoire après avoir lu vos livres ?

R.M. : Les émotions qu’ils ont ressenties. Un livre pour moi c’est une relation intime, une conversation intime entre deux jardins secrets. De jardin secret à jardin secret, c’est-à-dire ni le lecteur ne connait le mien complètement, ni moi ; moi je ne peux qu’imaginer le sien. Le lecteur a des indices à travers ce que j’écris. Ce que j’écris est là pour exciter son imaginaire et je lui demande de coréaliser le film. Je lui raconte un truc et c’est lui qui visualise donc c’est lui qui met en scène l’histoire. Il y a un petit avantage par rapport au film, parce que quand je filme, j’impose mon imaginaire à mon spectateur.

I.K. : Le lecteur doit faire un petit effort ?

R.M. : Non ce n’est pas un effort au contraire, il a un espace de liberté plus important.

I.K. : Parlez-nous de vos projets ?

R.M. : J’ai des projets qui sont internationaux. Le fait que j’ai eu ce parcours moitié moitié, dix ans aux Etats-Unis forcément ça modifie mes envies. La notion de marché pour moi est un truc complètement abstrait. J’ai deux cultures. Ma mère étant d’une culture sud-américaine, il y a tout d’hispanique en moi et ça permet finalement de ne pas me limiter, de me dire qu’il y a des tas de pays en Europe.

Là, je suis en train d’écrire une série d’anticipation que j’écris en anglais parce que c’est un peu la langue de travail de l’Europe mais il y a des Russes, des Polonais, il y a des Français pour l’instant qui se sont impliqués. C’est une série que j’écris complétement sur huit épisodes de 52 minutes et dans ces formats je retrouve finalement la liberté d’écriture et aussi le souffle qu’on peut avoir dans un roman, parce que quand on écrit un film c’est une heure et demie, c’est assez condensé. Dans un roman, on peut raconter des choses plus en profondeur, et surtout explorer les personnages de manière intime. Ce que les gens aiment dans les séries, ce sont les personnages, la personnalité de celui qui a tué ou la personnalité de la victime, sa vie. En fait, je crois que les gens s’intéressent plus à ce qu’il y a sous l’iceberg qu’à la petite partie que l’on voit émergée.

I.K. : Merci René Manzor.

R.M. : Merci à vous.


About the Author

was born in the royal city of Versailles, France and have lived in the United States since 1996. After earning a Bachelor's degree in History from the University of California Berkeley and studying for a Master program in education at the University of Southern California, she went on to teach French to aspiring UNLV and CSN students in Nevada. When she is not teaching, she is writing, interviewing people in a wide range of circumstances, pitching story ideas to writers and editors, taking pictures, traveling, painting or trying delicious foods.



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