Histoire

Published on décembre 5th, 2016 | by Julie Chaizemartin

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Irrésistible Madame Vigée Le Brun, peintre de la Reine Marie-Antoinette

Louée pour sa beauté et son talent, Elisabeth Louise Vigée Le Brun est surtout connue pour être la portraitiste de la reine Marie-Antoinette. Tant de douceur et de tendresse ne pouvaient que séduire les milieux artistiques des Lumières. Et nous séduire à notre tour.

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Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Photo par Wikipedia.

Elle a su capter l’innocence teintée d’espièglerie dans le regard des plus jeunes, la tendresse maternelle de celles qui viennent de connaître le bonheur d’être mère, la fausse pudeur des plus audacieuses et l’élégance aristocratique et royale des plus grandes. Elle avait le don de sublimer la beauté des femmes et de flatter l’orgueil des hommes, au point qu’ils aimaient enfin leur image : « Je ne me connais pas en peinture, mais vous me la faites aimer », lui dira Louis XVI, en regardant le tableau qu’elle venait de présenter au Salon de 1787 représentant Marie-Antoinette entourée de ses enfants.

Il n’y a personne dans le Paris des Lumières qui n’ait succombé au charme de cette si jolie peintre, la plus jolie des modèles sans doute. Les hommes s’empressaient de prendre la pose pour le plaisir non feint de la regarder pendant des heures – elle les faisait poser « à regards perdus », raconte-t-elle avec humour dans ses Souvenirs, pour éviter qu’ils ne croisent son propre regard. Les femmes, elles, obéissaient, sans rechigner, aux fantaisies de ses pinceaux, peut-être avec l’envie secrète de lui ressembler. Il faut dire qu’elle savait y faire pour masquer les défauts, rendre le naturel du teint. Dans ses huiles et ses pastels, ce sont des couleurs douces, des nuances chatoyantes, des lignes courbes et des poses distinguées. La grande bourgeoisie puis l’aristocratie s’y complut. Enfin, la reine, le plus prestigieux de ses modèles accepta de prendre la pose. « Féminine », c’est le mot que choisit Xavier Salmon, directeur du département des Arts Graphiques du musée du Louvre, pour désigner la peinture et la personnalité de Vigée Le Brun. Un seul mot, suffisant, pour suggérer la grâce de ses portraits mais aussi, dans une acception plus moderne, la liberté d’esprit qui caractérise la femme artiste, à une époque où celle-ci se fait plutôt rare.

La conquête de l’Académie
A l’origine, rien ne prédestinait la petite Elisabeth, née en 1755, à un tel destin, si ce n’est la profession de son père, pastelliste de talent. La mort de ce père qu’elle idolâtrait, alors qu’elle n’avait que 12 ans, fut une perte dont elle ne se consolera jamais. Dès lors, seuls le dessin et la peinture l’aideront à surmonter sa tristesse. Elle s’y plonge, s’y noie, s’y adonne. Loin de l’image de l’autodidacte souvent décrite, Vigée Le Brun apprend auprès de peintres, tels Gabriel Briard et Marie Rose Bocquet, et applique les conseils des amis de son père, les peintres Doyen et Joseph Vernet. Ce dernier l’encourage et lui recommande de n’obéir à aucune école, de peindre toujours d’après nature. A cette époque, la jeune fille vit à Paris avec sa mère qui vient de se remarier avec l’orfèvre joailler Jacques François Le Sèvre, dont elle se plaint qu’il profite du fait qu’elle commence à gagner de l’argent grâce aux premiers portraits qu’elle fait de ses proches et de quelques personnalités. A tout juste 17 ans, elle est rapidement propulsée au-devant de la scène artistique parisienne et, en 1776, son mariage avec le marchand de tableaux Jean-Baptiste Le Brun ne fait que faciliter les entrées qu’elle avait déjà dans les soupers en ville.

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Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Madame Le Sèvre, Jeanne Maissin, la mère de l’artiste, circa 1774-1778. Photo par Pinterest.

C’est le portrait de sa mère, Jeanne Massin, une femme très belle, qui assoit définitivement son talent. « Il fait grand bruit », rapporte-t-elle dans ses Souvenirs. Sur ses toiles ensuite, entre 1776 et 1788, se succéderont les visages de la duchesse de Chartres, la comtesse de Ségur, la comtesse Du Barry, la comtesse de Provence ou la duchesse de Polignac, ceux du comte de Vaudreuil ou du duc Louis-Philippe d’Orléans. Elle saisit également l’inspiration artistique des artistes et des comédiens. Puis, vient la reine qui lui demande de peindre son portrait, en grand habit de cour, destiné à être envoyé à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Un privilège normalement réservé aux peintres de l’Académie des Beaux-Arts. Mais la reine, qui cherche désespérément un peintre de talent, ayant été déçue à plusieurs reprises, la remarque et espère, peut-être, secrètement, s’en faire une amie. On est en 1778. Marie-Antoinette fait de Vigée Le Brun sa portraitiste officielle, et en 1783, elle lui permettra enfin de rentrer à l’Académie. L’artiste est alors au sommet de sa gloire, une des rares femmes académiciennes. Ses nombreux autoportraits témoignent de l’attention qu’elle portait à son image et de la fierté d’occuper un statut jusqu’alors réservé à la gente masculine.

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Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Madame Hamilton en Sibylle de Cumes, 1792. Photo par Spectacles Sélection.

Le déshabillé de la reine
A l’instar de Rosalba Carriera quelques décennies plus tôt, Vigée Le Brun fait du pastel son matériau favori pour rendre la texture des tissus. Dans ses portraits féminins, à peine idéalisés, les foulards sont nonchalamment déposés sur les épaules, les drapés et les cheveux flottent plus qu’à l’ordinaire, dépourvus de leur poudre blanche (que la peintre détestait) – excepté cependant pour les portraits de Marie-Antoinette qui ne souhaitera jamais déroger à cette mode. Souvent, une légère pointe de sensualité, dans cette épaule dénudée, si laiteuse, dans ce décolleté, si troublant. Le XVIIIe siècle français, frivole, se prend d’engouement dans les années 1780 pour les tenues négligées, les déshabillés. Habituellement portés dans la sphère intime, ils sortent et se montrent. Cette mode naissante est représentée par Vigée Le Brun dans ses portraits de la comtesse Du Barry en peignoir et chapeau de paille. Elle peint aussi la duchesse de Polignac en déshabillé et la reine Marie-Antoinette « en gaulle » (ou chemise). La tenue est osée sur le corps royal. Symbole de l’indépendance et de l’excentricité, alors décriée, de la reine, elle fait scandale. Le déshabillé et sa peintre deviennent la cible de calomnies. Les contemporains – les voix masculines surtout – disent préférer la manière de la grande rivale de Vigée Le Brun, Adélaïde Labille-Guiard, dont la peinture est plus conventionnelle, moins féminine surtout. La libération du corps et l’ostentation de la féminité dérangent, mais Vigée Le Brun assume : « Comme j’avais horreur du costume que les femmes portaient alors, je faisais tous les efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j’étais ravie, quand j’obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir draper à ma fantaisie ». Une fantaisie dont elle usera également dans de nombreux portraits allégoriques qu’elle fait de la grande aristocratie européenne pendant ses douze années d’exil. Vigée Le Brun, trop proche de la reine, préfère en effet partir vers l’Italie dans la nuit du 6 octobre 1789. Elle continuera son travail de portraitiste en Europe pendant que la Révolution fait rage en France. De cours en cours, auprès des aristocrates italiens, anglais ou russes, elle diffuse son art, son style naturaliste, qui convient parfaitement à une aristocratie inquiète de son déclin : on découvre une Vigée Le Brun moins connue, celle de la délicieuse Lady Hamilton en bacchante dansant devant le Vésuve ou en Sibylle de Cumes (tableau qu’elle emportera avec elle pendant tous ses voyages), celle aussi qui portraiture la famille impériale et l’aristocratie russe pendant 6 ans.

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Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Portrait de l’artiste avec sa fille, « La Tendresse maternelle », 1786. Photo par Spectacles Sélection.

Tendresse raphaélique
Dans ses Souvenirs (publiés de son vivant entre 1535 et 1537) – qui rassemblent les lettres qu’elle adressa à son amie la princesse Kourakine – bien que le ton soit assez hagiographique, elle retrace cet exil enrichissant bien qu’éprouvant. Dans sa galerie de portraits et d’autoportraits en chapeaux et soieries, laissée à la postérité, on croise le regard de ses plus fidèles amis comme le peintre Hubert Robert. Mais s’il ne fallait retenir qu’un seul tableau, on choisirait La Tendresse maternelle (son autoportrait avec sa fille Julie sur ses genoux) qui résume à merveille sa peinture. Imprégnée des idées nouvelles de Rousseau et de la douceur des Vierges à l’Enfant de Raphaël – qu’elle admirait particulièrement -, cette huile sur toile semble être le manifeste de sa manière sentimentale, loin des portraits psychologiques d’un David par exemple, qui deviendront plus prisés au XIXe siècle, reflet d’une nouvelle société en marche. Après son retour en France, Vigée Le Brun continuera à peindre et à tenir salon avec les survivants de l’Ancien Régime. Mais tout n’est plus que nostalgie et fastes déchus. Bien loin le théâtre des mondanités, bien loin le grand dîner qu’elle avait donné rue de Cléry où s’était précipité, drapé à l’antique, tout le gratin de la noblesse, désormais guillotiné. Les paysages de plein air qu’elle dessine au pastel sur papier trahissent la nostalgie et la grande solitude d’une artiste devenue presque romantique, à la veille de sa mort, en 1842 ; probablement, ses œuvres les plus personnelles, dépourvues de masques et de dentelles.

Cet article a été traduit en anglais par Anne-Cécile Baer Porter.


About the Author

Historienne de l'art et journaliste. Diplômée en droit et en histoire de l'art à la Sorbonne et à l’École du Louvre, Julie collabore à plusieurs magazines sur des sujets historiques et culturels. Elle a également créé en 2011 un fonds de dotation qui soutient des projets de sauvegarde du patrimoine à l'étranger (en collaboration avec l'UNESCO) et est l'auteur du livre "Ferrare, joyau de la Renaissance italienne" publié en 2012 (éditions Berg International).



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