Art & Culture

Published on mai 28th, 2017 | by Mathieu Francois du Bertrand

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Jean-Paul Marcheschi est un peintre français d’origine corse

Né en 1951, Jean-Paul Marcheschi est un peintre français d’origine corse, spécialisé dans le travail du feu.

Sa première œuvre s’intitule Les Livres rouges ; il s’agit d’un journal intime en images, recueilli dans 250 volumes reliés, qui vient s’incarner dans cette pulsation à partir du livre et ouvrir la voie au format perforé auquel on le reconnaît. Par ce travail sur le temps, Marcheschi représente cette exploration de la perte qui est le récit de nos origines.

En 1984, c’est lors d’un voyage sur l’île volcanique de Stromboli qu’il a la révélation de la flamme comme pinceau. Il décide d’en faire l’essentiel de sa technique, comme en témoigne plusieurs hommages réalistes au volcan Stromboli, des dessins du feu par le feu. Dans sa peinture, vaste cartographie, différents continents et différentes époques se mélangent et s’appellent.

Marcheschi dépose sur du papier la première phase de son travail, une écriture (sa vie personnelle), toujours dévorée par la brûlure. On y lit aussi des notes qui semblent sans lien avec l’œuvre et qui font de sa peinture un gouffre où tout est jeté (numéros de téléphone, esquisses, commencements de livres).

Jaillissent alors des fragments de textes – souvent incompréhensibles – autour desquels le sens se reconstitue sans prêter garde à ce qu’il dit, comme malade et possédé par les discours qui l’occupent. Par ce rite scriptural, Marcheschi engage la peinture dans une aventure absolue de l’être, où le geste ressuscite toute la part invisible de la présence, comme dans Lilith (« femme de la nuit » en hébreux), d’après un conte tiré de la Bible qui la décrit comme la première compagne d’Adam, un souffle maléfique, un démon infidèle, ou l’esprit du vent.

Les feuillets sont ensuite déposées au sol. L’artiste y exécute son « dripping de feu », à la manière de Pollock, en jetant la cire brûlante et malléable de ses flambeaux, et il noircit le tout feuille après feuille jusqu’à son obscurcissement total. Le dioxyde de carbone issu du feu et la multiplication des assauts de la fumée lui permettent d’obtenir des œuvres claires ou complètement sombres : et c’est le monde des cavernes et des grottes qui surgit. Son œuvre peut s’interpréter comme une rhétorique du sommeil. Il y insuffle l’idée de mort par ces feuillets rabâchés en des fragmentations mathématiquement appliquées, tranchantes comme des lames, ou comme des durées closes.

C’est dans l’art que logent les couches antiques de l’Homme, et surtout sa peur à se débarrasser du langage pour plonger dans un gisement de signes que la mémoire n’atteint pas, car ce gisement est antérieur à notre pensée : chez Marcheschi, cette idée est une descente nébuleuse dans nos crânes. Il nous amène vers des territoires inconnus, des unions mythiques, où il vient défier notre imaginaire pour le forcer à se pencher sur ce qu’il y a d’égaré en nous. Au-delà des références, il nous pousse vers l’énigme qui tente de délier la provenance de ce que nous sommes.

Il faudrait sonder le paradoxe à parler de « peinture » pour sa peinture, car finalement il n’y a pas de peinture chez lui. Il s’agit plus précisément d’une métamorphose par la chaleur, par le baiser forcé du papier avec la flamme : c’est le principe de la combustion. L’artiste sonde ainsi les possibles de la matière en nous la livrant figée dans son état de perte, et il nous force à nous interroger sur la symbolique du feu, outil archaïque à mi-chemin entre préhistoire et civilisation. Marcheschi assigne un rôle tragique à sa peinture en cela que le feu nous enseigne un temps fragile : il nous guide vers des vérités terribles qui nous plongent dans un matériau brut dépourvu de signes connus : le fond des âges qui nous ont précédés. Avec Marcheschi, comme avant lui Bachelard, la flamme d’une chandelle permet un retour à une vision rêveuse, un « au-delà du toujours vu », qui renouvelle l’espérance.

C’est sous l’égide de cet éphémère qu’il place son art, comme en témoigne la série 11 000 portraits de l’humanité, galerie de commanditaires ou de proches, où les faciès dessinés finissent par se ressembler pour sombrer dans le lointain et l’équivalence, faisant de la création le passage vers le regard de ceux qui ne sont plus.

L’art est la conquête d’un deuil qui nous devance : c’est l’approche de cet Héphaïstos moderne dans le royaume du feu, avec des formats modulés selon le lieu, comme le rideau de scène de l’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky, qu’il a réalisé pour le théâtre du Capitole de Toulouse : personnages célestes, comètes, ombres pâles d’êtres aimés s’y reconnaissent. Ce que l’artiste désigne là, c’est toute la masse nocturne, sexuelle et souterraine qui erre en nous.

À Toulouse encore, Marcheschi a reçu une commande de la ville pour la décoration de la station Carmes du métro. Il y réalise une fresque rétro-éclairée, La Voie lactée (de 14 mètres de large et de 35 mètres de long), travail sur la mystique de l’image, conçue sur une courbe disposée de telle sorte qu’un visiteur posté à une extrémité ne peut en voir la fin. Il y a glissé un dispositif de variation de la lumière, et tout est peu à peu plongé dans le noir avant d’être rallumé. Le peintre y crée une sensation de prière et joue avec ce paradoxe qui fait que c’est sous nos pas, dans les profondeurs de la terre, qu’on trouve la voie lactée, autrement dit la joie de l’illimité.

À Paris, au printemps 2017, plusieurs expositions viennent célébrer cette œuvre inclassable : au Grand Palais, tout d’abord, où plusieurs sculptures de l’artiste sont montrées pour Rodin, l’exposition du centenaire ; l’événement dévoile en effet les influences de Rodin sur toutes les générations qui l’ont suivi. Marcheschi y figure aux côtés de Matisse, Giacometti, Beuys, Baselitz Lüpertz… À la Halle Saint-Pierre, dans le quartier de Montmartre, où Marcheschi expose des dessins dans le cadre de l’exposition Grand trouble. Et à la galerie Univer, ensuite, où un ensemble d’œuvres nouvelles et hétéroclites font de cette exposition personnelle un événement parallèle et attendu des collectionneurs.

Expositions en cours :

Rodin, l’exposition du centenaire, 22 mars – 31 juillet 2017. Grand Palais, 3, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris.

Grand trouble, 9 mai – 30 juillet 2017. Halle Saint-Pierre, 2, rue Ronsard, 75018 Paris.

Exposition, (dates à confirmer), galerie Univer/Colette Colla, 6, Cité de l’Ameublement, 75011 Paris.

 

 

Cet article a été traduit en anglais par John Wilmot.

 

 

 

 

 

 

 

 


About the Author

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Écrivain et critique d’art, Mathieu François du Bertrand est né en 1985 à San Salvador. Durant plusieurs années, il a réalisé des recherches sur le poète Pierre Frayssinet, auquel il a consacré plusieurs livres, parmi lesquels un roman, L’or des saisons (éditions Jean-Paul Bayol, 2008), dont il a tiré un scénario de long métrage. Il vit et travaille à Paris.



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