Art & Culture

Published on avril 4th, 2018 | by Mathieu Francois du Bertrand

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Jean-Paul Marcheschi, le fond de l’univers

Né en 1951, Jean-Paul Marcheschi est un peintre français d’origine corse, spécialisé dans le travail du feu. Le visiteur familier de son travail se souviendra d’avoir récemment vu ses œuvres au Grand Palais, au printemps dernier, à l’occasion de l’exposition qui célébrait le centenaire de la mort de Rodin. Cette fois, c’est un ensemble d’œuvres inédites qui est dévoilé à la galerie Univer (6, cité de l’Ameublement, Paris 11e), pour une exposition intitulée « Le fond de l’univers », où se répondent des œuvres à consonance claire et sombre, souvent intégrées dans des dispositifs de rétro-éclairage, qui reprennent le principe du vitrail. En outre, on peut voir exposé à la galerie Univer des pages extraites des Livres rouges : il s’agit d’un journal intime en images, recueilli à l’origine dans 250 volumes, qui vient s’incarner dans cette pulsation à partir du livre et ouvrir la voie au format perforé auquel on reconnaît l’artiste. En 1984, c’est lors d’un voyage sur l’île volcanique de Stromboli que Jean-Paul Marcheschi a la révélation de la flamme comme pinceau. Il décide d’en faire l’essentiel de sa technique, comme en témoignent plusieurs hommages réalistes au volcan Stromboli dans cette exposition : des dessins du feu par le feu.

Pour résumer la technique de Marcheschi, on peut dire qu’il dépose sur du papier la première phase de son travail, une écriture (sa vie personnelle), toujours dévorée par la brûlure. On y lit aussi des notes qui semblent sans lien avec l’œuvre et qui font de sa peinture un gouffre où tout est jeté (numéros de téléphone, esquisses, commencements de livres). Jaillissent alors des fragments de textes – souvent incompréhensibles – autour desquels le sens se reconstitue sans prêter garde à ce qu’il dit, comme malade et possédé par les discours qui l’occupent. Par ce rite scriptural, Marcheschi engage la peinture dans une aventure absolue de l’être, où le geste ressuscite toute la part invisible de la présence. Les feuillets sont ensuite déposés au sol. L’artiste y exécute son « dripping de feu », à la manière de Pollock, en jetant la cire brûlante et malléable de ses flambeaux, et il noircit le tout feuille après feuille jusqu’à son obscurcissement total. Le dioxyde de carbone issu du feu et la multiplication des assauts de la fumée lui permettent d’obtenir des œuvres claires ou complètement sombres : de là cette proximité avec l’art des cavernes et des grottes, où vient s’accroître la part nocturne de l’œil. Son œuvre peut s’interpréter comme une rhétorique du sommeil. Il y insuffle l’idée de mort par ces feuillets rabâchés en des fragmentations mathématiquement appliquées, tranchantes comme des lames, ou comme des durées closes. Chez Marcheschi, cette idée est une descente nébuleuse dans nos crânes qui nous amène vers des territoires inconnus, des unions mythiques, où il défie notre imaginaire pour le forcer à se pencher sur ce qu’il y a d’égaré en nous. Au-delà des références, il nous pousse vers l’énigme qui tente de délier la provenance de ce que nous sommes.

Il faudrait sonder le paradoxe à parler de « peinture » pour sa peinture, car finalement il n’y a pas de peinture chez lui. Il s’agit plus précisément d’une métamorphose par la chaleur, par le baiser forcé du papier avec la flamme : c’est le principe de la combustion. L’artiste sonde ainsi les possibles de la matière en nous la livrant figée dans son état de perte, et il nous force à nous interroger sur la symbolique du feu, outil archaïque à mi-chemin entre préhistoire et civilisation. Marcheschi assigne un rôle tragique à sa peinture en cela que le feu qu’il utilise nous enseigne un temps fragile.

 

Jean-Paul Marcheschi, « Le fond de l’univers »

Du 28 février au 21 avril 2018

Galerie Univer/Colette Colla

6, cité de l’Ameublement

75011 Paris


About the Author

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Écrivain et critique d’art, Mathieu François du Bertrand est né en 1985 à San Salvador. Durant plusieurs années, il a réalisé des recherches sur le poète Pierre Frayssinet, auquel il a consacré plusieurs livres, parmi lesquels un roman, L’or des saisons (éditions Jean-Paul Bayol, 2008), dont il a tiré un scénario de long métrage. Il vit et travaille à Paris.



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