Art & Culture

Published on janvier 13th, 2015 | by Lucie Pierron

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Jeff Koons ou la controverse Pompidou

« A mes yeux, Jeff Koons n’a pas plus à voir avec Duchamp qu’avec le Bernin ou Praxitèle […] Les fanfaronnades de Koons sont presque le contraire exact de la retenue de Duchamp. Celui-ci voyait dans l’art une « drogue addictive » […] Les souvenirs boursouflés de Koons sont exactement ce contre quoi Duchamp voulait mettre en garde : de la drogue super-addictive pour super-riches ».
« Koons pour le Malheur de l’Art », Jed Pearl, New York Review of Books.

Le centre Pompidou accorde pour la première fois une rétrospective sur l’artiste américain Jeff Koons. Cette première en Europe attire l’attention sur cet art si controversé. J’ai eu la chance d’assister à la Matinale de France Culture du 27 novembre présentée par Marc Voinchet qui se déroulait dans le hall du Centre d’Art. En plus de Jeff Koons invité pour l’occasion à parler de son œuvre, étaient présents le rédacteur des Beaux Arts Magazine, Fabrice Bousteau, Alain Seban président du Centre Georges Pompidou depuis 2007, ainsi que les chroniqueurs habituels de la Matinale tels que Brice Couturier.

Jeff Koons est dans un premier temps un artiste au parcours atypique. Courtier de formation, il évolue dans les couloirs de Wall Street avant de se tourner entièrement vers la production artistique. Cette information n’est pas dénuée d’intérêt et lui vaut un certain nombre de surnom. Jean Clair dans son essai sur l’art contemporain L’hiver de la Culture l’appelle « Jeff Koons ce trader ».
Le collectif artistique dont il est à la tête est aussi sujet à débat : l’artiste crée t-il lui-même son œuvre de toute pièce ou bien délègue t-il entièrement la production à son équipe ?
Marc Voinchet questionne la sonorité du nom de l’artiste, « Koons », se rapprochant étrangement du mot allemand « Kunst » désignant l’art. L’artiste aurait-il un lien intrinsèque avec le monde de l’art auquel il appartient de fait ? Ce lien sémantique fait-il de lui un artiste par essence ?

Toutes ces questions nous invitent à nous plonger dans le monde de Koons pour essayer d’en cerner les contours et de mieux comprendre le discours qu’il défend.

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Chien en ballon par Jeff Koons. Photo par Lucie Pierron.

Le premier point intriguant semble être la valeur accordée aux œuvres de Koons. Le rédacteur en chef de Beaux Arts Magasine, Fabrice Bousteau, questionne Jeff Koons à ce propos. Evoquant une œuvre de Courbet que l’artiste américain a acquis dernièrement pour la « modique » somme de 2 millions d’Euros, le rédacteur dénonce le prix du Baloon dog, œuvre la plus célèbre de Jeff Koons, qui s’élève à 56 millions d’Euros. La valeur monétaire d’un Baloon dog est-elle supérieure à celle d’un Courbet, grand maître du XIX° siècle et père de la peinture française ? Cette interrogation constitue la première critique, majeure, lancée envers Jeff Koons, qui recoupe son passé de trader. Questionner la valeur d’une œuvre revient de fait à s’interroger sur la question fondamentale de « qu’est-ce que l’Art ? ». L’artiste américain répond à sa manière à cette interrogation, affirmant que la valeur d’une œuvre ne réside pas dans son prix mais dans les références qu’elle tisse avec les maîtres de la peinture.

La notion de valeur ne s’arrête donc pas à l’aspect monétaire des œuvres de Koons, elle signifie également la place de son œuvre dans le panthéon de l’Art contemporain comme en atteste la réponse de Koons. Là encore, la matinale de France Culture évoque cet aspect. La rétrospective de Jeff Koons à Pompidou coïncide avec l’exposition sur Marcel Duchamp. La controverse des deux artistes, le ready-made de leurs œuvres amènent le visiteur à questionner le lien que tisse Koons avec ces maîtres. De plus, le directeur de Beaubourg compare le nombre d’entrée pour la première journée de l’exposition Jeff Koons à celle de Salvator Dali qui s’est tenue en début d’année 2014, affirmant que le nombre de visites est équivalent.

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Coeur en ballon par Jeff Koons. Photo par Lucie Pierron.

Jeff Koons est ainsi très controversé dans le monde de l’Art, comme on vient de le voir et la rétrospective accordée par le Centre Pompidou a fait couler beaucoup d’encre. Brice Couturier dans sa chronique cite l’article « Koons, pour le malheur de l’art », paru dans la New York review of Books, de Jed Pearl. L’artiste décrit cette exposition comme un « orage parfait », au centre duquel on trouve toujours un « vide parfait ». Pour lui, tout ce qui se passe autour de Jeff Koons peut-être qualifié de vide jusqu’à l’oeuvre elle-même.

Un des derniers éléments à évoquer dans l’œuvre de Koons est cette capacité à bousculer les codes, les genres et faire du neuf avec du nouveau. On se souvient de l’exposition de ses œuvres dans le château de Versailles, en 2008 qui avait déjà crée la polémique. C’est l’association du « roi du néo-pop, du kitsch » comme on le surnomme à la Cour du Roi Soleil que nombre de puristes de l’art n’avaient pas supporté. On retrouve cette association du neuf et du nouveau dans l’exposition avec la salle « Antiquity », présentant des reproductions de statues antiques, toujours en acier inoxydé, mêlant un mythe fondateur grec aux nouvelles matières du XX° siècle.

Enfin, la salle interdite aux moins de 18 ans au cœur de l’exposition, présentant des photos et œuvres d’art au caractère sexuel peut surprendre le visiteur. À peine entré, on voit des photos scabreuses de Koons avec la Cicciolina, son ancienne femme, diplomate italienne et actrice de films pour adultes. Est-ce de l’art ou bien simplement du porno qui nous est présenté ? Ce dernier exemple illustre bien le fait que Koons déplace les frontières, questionne le visiteur, et suscite chez lui une réaction positive comme négative.

Ce qui importe semble donc de faire réagir, de questionner, tout en bousculant les frontières et la définition de l’Art. Pari réussi. Que vous soyez amateur ou bien réfractaire, je vous invite donc à faire un tour au Centre Pompidou. Entre le homard aux moustaches daliennes, Popey ou Michael Jackson et son singe, vous trouverez forcément quelque chose qui vous surprendra, vous amusera ou encore vous questionnera…

 


About the Author

Etudiante en sociologie et en sciences politiques à l'Université Paris Dauphine, Lucie baigne dans le monde culturel et particulièrement dans la musique. Pianiste, ouvreuse à la Philharmonie de Paris, elle désire s'orienter vers la production dans la musique classique, à terme. Voyageuse dans l'âme, Lucie a mené dernièrement une enquête de terrain de trois mois sur l'implantation des nouvelles Philharmonies polonaises (dans 15 villes différentes). Démocratiser la culture et la faire venir dans les milieux les plus défavorisés est une des missions qui lui tiennent le plus à cœur, justifiant son engagement au GENEPI, association favorisant l'intervention en prison.



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