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Published on juillet 1st, 2017 | by Kirsten King

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Joséphine Baker : Divertissement, espionnage et la lutte pour l’égalité

Joséphine Baker. Photo de Pinterest.

Récemment en juin, la vie extraordinaire menée par Joséphine Baker nous a été rappelée lorsque le monde a commémoré ce qui aurait été son 111e anniversaire. L’histoire de Joséphine est celle d’un passage de la misère à la richesse des plus remarquables; son ascension vers la gloire d’une sensation européenne durant les Années Folles françaises fut l’improbable résultat d’une existence commencée dans un environnement truffé de haine préjudiciable et dans un état de pauvreté absolue. Joséphine travailla sans relâche, dans les pires conditions, pour parfaire la présence sur scène et la technique dont elle aurait besoin pour surmonter la pauvreté abjecte, la maltraitance, l’exploitation sexuelle, et la discrimination raciale qui menaçaient l’espoir de jours meilleurs. En parlant de ses débuts, elle admit franchement, « Ce que j’ai fait, je l’ai fait initialement pour moi-même. » Alors que Joséphine endossa sans aucun doute de lourds fardeaux afin de poursuivre ses propres ambitions, une grande partie de ce à quoi elle s’exposa fut dans le souci des autres­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­— elle fit des sacrifices tout d’abord pour sa famille américaine et plus tard prit des risques pour l’ensemble de l’humanité. L’artiste aux multiples facettes est généralement associée avec sa « Danse Sauvage » et la fameuse petite jupe de bananes, et bien que sa contribution à l’activisme pour la défense des droits civiques soit historiquement majeure, son temps en tant qu’espionne est souvent une surprise. Joséphine utilisa sa notoriété chèrement payée pour combattre le racisme au niveau international et fit sa part pour assurer la position de la France dans le monde libre, risquant sa réputation et sa vie.

Partition et couverture. Photo provenant de spymuseum.org blog.

Née en 1906, sous le nom de Freda Josephine McDonald — « Tumpy » à la maison—dans le Missouri, la jeune Joséphine grandit dans les taudis de Saint-Louis, où elle fut largement instruite par l’expérience, ne recevant aucune instruction formelle au-delà de l’école élémentaire. Elle compléta sa propre aide sociale négligeable et celle de ses frères et sœurs en récupérant de la nourriture dans les poubelles, volant du charbon de chantiers ferroviaires, en trouvant des petits boulots et dansant dans la rue pour de la petite monnaie avant de faire partie d’une troupe professionnelle itinérante. A l’âge de 15 ans, Joséphine entamait son deuxième mariage et avait obtenu des contrats à New York, gagnant bien sa vie en tant que danseuse de revue de vaudeville pendant la Renaissance de Harlem jusqu’en 1925, lorsqu’elle fut découverte par un producteur français et invitée à ouvrir un nouveau spectacle à Paris. La Revue Nègre fit immédiatement sensation. Joséphine avait été boudée aux Etats-Unis pour la couleur de sa peau — une caractéristique lui causant un manque de confiance en elle, y compris au sein de sa famille proche, en raison de rumeurs concernant un supposé père blanc — mais dans ce nouveau pays, elle était la bienvenue et fut rapidement adoptée. En très peu de temps, l’éblouissante vedette de 19 ans fut la coqueluche de Paris et à un moment donné l’Américaine la plus couronnée de succès dans le pays, surnommée la « Vénus de Bronze » et « Déesse Créole », ainsi que la « Perle Noire ». L’une des femmes les plus photographiées dans le monde, elle devint une sorte de muse parmi les artistes contemporains et ajouta bientôt le chant et l’interprétation cinématographique à sa propre liste de talents. La popularité de Joséphine s’étendrait bien au-delà des Années Folles et deviendrait plus utile qu’elle ne l’aurait jamais imaginé.

Peu après le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Joséphine attira l’attention des services de renseignement militaire français comme un potentiel atout. Le Deuxième Bureau pariait sur son statut de star et son mode de vie au sein de la haute société star comme un moyen de s’infiltrer dans les milieux politiques et frayer avec les hauts fonctionnaires étrangers sans éveiller les soupçons. Bien qu’elle ait joint la LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) en 1938, Joséphine avait ouvertement soutenu Mussolini trois ans plus tôt, lui donnant peut-être suffisamment de crédibilité pour convaincre ceux affiliés avec les puissances de l’Axe qu’elle approuvait leurs idées. Malgré sa volonté de réunir des informations pour la France libre de Charles de Gaulle et une recommandation personnelle, Jacques Abtey, alors le chef du contre-espionnage militaire à Paris, hésitait à recruter Joséphine de crainte que sa situation ne soit trop similaire à celle de l’agent double Mata Hari. Pendant ce temps, Joséphine faisait des préparatifs pour l’invasion imminente de Paris, mettant de côté des bouteilles de champagne remplies d’essence dont elle aurait besoin pour le voyage jusqu’à son domaine, le Château des Milandes, à 480 kilomètres au sud. Une fois contactée par Abtey, Joséphine lui assura, « C’est la France qui m’a fait ce que je suis. Je lui garderai une reconnaissance éternelle. Le peuple de Paris m’a tout donné. Ils m’ont donné leur cœur, et je leur ai donné le mien. Je suis prête, Capitaine, à leur donner ma vie. » (Véritable citation de Abtey : « C’est la France qui m’a fait ce que je suis, je lui garderai une reconnaissance éternelle. La France est douce, il fait bon y vivre pour nous autres gens de couleur, parce qu’il n’y existe pas de préjugés racistes. Ne suis-je pas devenue l’enfant chérie des Parisiens. Ils m’ont tout donné, en particulier leur cœur. Je leur ai donné le mien. Je suis prête, capitaine, à leur donner aujourd’hui ma vie.  Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez. ). Elle fut incorporée en tant qu’honorable correspondante, et se faisant passer pour un secrétaire privé, Abtey devint son officier traitant.

Jonglant son travail de renseignement non rémunéré avec son calendrier de spectacles chargé, Joséphine fit de son domaine un refuge pour des amis de la Résistance et les aida à obtenir des visas; elle identifiait également les espions ennemis. Joséphine continua cette opération jusqu’à ce qu’elle fut ébranlée par la visite de soldats nazis venus effectuer une recherche d’armes sur sa propriété. Elle nia cacher quoi que ce soit, et même si les agents la crurent sur parole, Joséphine prit des dispositions pour partir pour la neutre Lisbonne avec Abtey. Ils emmenèrent avec eux 52 documents d’informations classifiées sur des installations et activités nazies inscrites sur des partitions de Joséphine à l’encre invisible. Au Portugal, Joséphine fut accueillie par un flot d’invitations à des soirées diplomatiques données par des ambassades étrangères et auxquelles elle assista en tendant attentivement l’oreille. Elle s’excusait brièvement, notant tous détails dignes d’intérêt à l’intérieur de ses bras et de ses paumes pour pouvoir les reporter plus tard. Joséphine épinglait des notes griffonnées sur des bouts de papier à ses sous-vêtements et passa des photographies clandestinement à l’intérieur de ses vêtements, comptant sur son statut de star et son charme pour éviter une fouille corporelle. En tant qu’artiste itinérante, voyageant pour se produire, Joséphine pouvait éviter d’être importunée aux frontières, et elle visita plusieurs pays neutres pour dépêcher ses observations avant de retourner à Marseille, en 1940, sur ordre de de Gaulle.

En 1941, quand il semblait que l’Allemagne allait bientôt occuper toute la France, Joséphine et Abtey partirent prendre des missions dans les colonies françaises d’Afrique du Nord. De juin de cette année jusqu’en décembre 1942, Joséphine fut clouée au lit à la suite de complications résultant d’une possible fausse couche et parce qu’elle fut loin des yeux du public pendant si longtemps, elle fut présumée morte. Amusée par ces nouvelles, Joséphine proclama, « J’ai beaucoup trop à faire pour mourir », car, en effet, sa chambre d’hôpital était devenue un lieu de rencontre régulier pour ceux qui soutenaient la Résistance Française. Durant cette période, on lui demanda de divertir les soldats américains à Casablanca au Club Liberty de la Croix-Rouge. Bien qu’elle fut encore en convalescence à Marrakech, Joséphine accepta à la condition de se produire pour un public intégré, insistant que, « Nous devons montrer que noirs et blancs sont traités de façon égale dans l’armée américaine, sinon à quoi bon se battre contre Hitler ? » Joséphine fit des allers-retours à travers le désert à ses propres frais pendant deux ans et demi pour jouer pour les militaires des forces alliées. En plus de l’effort physique initial, ces spectacles gratuits étaient aussi émotionnellement difficiles pour Joséphine, parce qu’elle savait que beaucoup d’hommes parmi chaque auditoire ne reviendraient pas des combats; elle était souvent au courant avant les soldats eux-mêmes, des mouvements des troupes. Parmi les milliers de GIs américains que Joséphine rencontra, beaucoup étaient noirs, et en les écoutant parler de leur vie à la maison, elle réalisa combien le racisme rampant était encore présent aux États-Unis. Joséphine dit à ces hommes qu’elle reviendrait en Amérique après la guerre pour contribuer à la lutte pour l’égalité, et c’était une promesse qu’elle comptait tenir.

Photo de Getty Images.

Vers la fin de 1943, Joséphine rencontra Charles de Gaulle, qui loua ses actions et lui décerna la Rosette de la Résistance. Même si elle apprécia cette médaille, plus qu’aucun de ses bijoux précieux, elle vendit aux enchères la Croix de Lorraine dans le cadre de ses efforts de collecte de fonds pour les Forces Françaises Libres ; en reconnaissance de l’argent qu’elle réussit à collecter, Joséphine devint sous-lieutenant des troupes féminines auxiliaires de l’armée de l’air française. Joséphine fut également nommée Chevalier de la Légion d’Honneur lorsque la guerre prit fin et se vit attribuer la Croix de Guerre ; elle fut la première femme américaine à la recevoir. Joséphine, arborant fièrement son uniforme des Forces Françaises Libres reçut un accueil triomphal à son retour dans un Paris libéré en 1944.

Tenant sa promesse de lutter contre la discrimination raciale en Amérique après la fin de la guerre, Joséphine défendit ardemment le mouvement des droits civils au cours des deux prochaines décennies. Bien loin de l’admiration et la reconnaissance qu’elle connaissait en France, un pays dans lequel elle « n’avait aucune crainte» — Joséphine fit face à des critiques acerbes et de l’animosité dans son pays natal. Aux États-Unis, l’icône de l’Ere du Jazz se heurta à des critiques mitigées de ses performances, fut accusée d’avoir des penchants Communistes et Fascistes, et reçut des menaces du Ku Klux Klan pour son franc-parler. Néanmoins, elle s’avéra être une personnalité aussi influente en politique qu’elle l’était sur scène. Refusant résolument de jouer pour des publics ségrégués, le « desegration tour » de Joséphine donna lieu aux premiers spectacles intégrés à Las Vegas. Le NAACP déclara le 20 mai 1951 « Josephine Baker Day » à Harlem pour ses efforts et ses accomplissements en tant que protectrice de l’organisation, et elle donna un discours émouvant lors de la marche sur Washington en 1963. Après la mort de son mari en 1968, Coretta Scott King demanda à Joséphine de prendre la place du Dr Martin Luther King Jr. Cependant, Joséphine refusa par égard pour sa famille grandissante, qu’elle appelait « La Tribu Arc-en-ciel. » Joséphine était devenue la mère adoptive de 12 enfants d’origines ethniques différentes, dans l’espoir d’encourager la capacité de tous les peuples à vivre ensemble comme frères et sœurs, quelles que soient leurs origines.

Joséphine toucha d’innombrables vies, et son influence est encore évidente dans la culture d’aujourd’hui. Vers la fin de sa carrière de 50 ans, Joséphine remarqua, « j’ai pris les coups [de la vie], mais je les ai pris avec la tête haute, dans la dignité, parce que j’aime et je respecte l’humanité si profondément. » Ses campagnes, réelles ou idéalistes, n’auraient pas pu mieux démontrer ce sentiment. Joséphine mourut en 1975, quelques jours après avoir donné un spectacle acclamé à Paris. Plus de 20 000 personnes remplirent les rues de la ville pour assister à son cortège funèbre et, en tant qu’héroïne de guerre décorée, elle fut honorée avec une salve de 21 coups de Canon. Joséphine Baker fut la première femme américaine enterrée avec les honneurs militaires en France.

 

Cet article a été traduit en français par Sandrine Sweeney.

Photo d’entête : Getty Images

 


About the Author

is an English teacher (both language and literature). Kirsten completed her Master's degree in the UK, and is currently working on a PhD thesis. She is usually happiest when traveling; she reads a lot, and enjoys writing when she has a spare moment.



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