Art & Culture

Published on janvier 14th, 2016 | by Pascal Ordonneau

1

Rue de La Félicité à Paris

Cette petite rue commence au 88, rue de Tocqueville et finit au 107, rue de Saussure. Elle n’est pas très longue en effet : 212 mètres. Sa voie est à peine suffisante pour qu’un camion puisse y manœuvrer, puisque trottoirs compris sa largeur n’excède pas 12 m.

P1220589_Paris_XVII_rue_de_la_Felicité_rwk

La Rue de la Félicité vue depuis la Rue Tocqueville. Photo par Wikipedia.

Elle avait été ouverte en 1840 et donnait sur la route d’Asnières, devenue plus tard rue de Tocqueville. Avant d’être parisienne, cette rue, plutôt une ruelle ou un chemin, appartenait à l’ancienne commune des Batignolles. Celle-ci fut annexée administrativement à Paris sous Napoléon III, en 1860 et constitua une partie du XVIIème arrondissement.

On dit que son nom lui aurait été donné par son propriétaire qui, pourtant ne se nommait pas Félicité ! Peut-être, le quartier se développant très vite, ce monsieur avait-il mené d’heureuses opérations immobilières. Comme d’autres ont nommé leurs maisons ou leurs bateaux, « premier bénéfice », il aurait laissé éclater son bonheur en qualifiant cette petite rue de « félicité ! On n’en sait cependant pas beaucoup plus sur ce point d’histoire parisienne.

Curieuse idée que de commencer la description des rues vertueuses et morales de Paris par la rue de la Félicité. Félicité en Français, vient de « felicitas » un mot latin repris tel quel dans le Français courant. Aujourd’hui, les Français utilisent de moins en moins le latin à l’inverse de leurs ancêtres au XIXème siècle et avant.

La félicité nous dit le « bonheur parfait ». Qu’il s’agisse des sens, de l’amour, du plaisir au sens le plus simple du terme. Mais, la félicité est aussi relative aux émotions amoureuses, aux joies pures de l’âme.

Pour l’illustrer, citons Châteaubriant qui fait tomber René en extase dans son célèbre roman, Atala et René: « Quelle fut ma félicité, lorsque je me trouvai encore une fois dans la solitude avec Atala, avec Atala ma libératrice, avec Atala qui se donnait à moi pour toujours ! »

De nos jours, la félicité semble par trop exhaler un esprit religieux ou sentimental. Il exprimerait des sentiments délicats. Peut-être sommes-nous dans un univers trop dur pour qu’il y ait «Félicité»?

Mais il faut aussi rappeler que Félicité est un prénom féminin. On ne compte pas les Félicités chrétiennes, Félicité de Padoue, de Rome, de Carthage. Les deux dernières sont des martyrs à l’époque Romaine.

Ce prénom, lui aussi florissant dans les familles catholiques traditionnelles au XIXéme siècle est tombé en désuétude.
Pour revenir à mon propos en exergue : ni la vertu « Félicité », ni le charme de ce prénom ne m’ont conduit à commencer par cette rue la description de « Paris-la-morale.»

Je l’ai choisie pour une raison toute personnelle.

Je suis né et j’ai vécu pendant 25 ans dans un immeuble sis rue de Tocqueville, à proximité immédiate de son embranchement avec la rue de la Félicité. Tout enfant, j’avais reçu une mission : aller chercher le lait, dans un bidon en aluminium, chez le crémier qui était installé au tout début de la rue de la Félicité.

Rue de la fe????licite???? fotor

Rue de la Félicité. Photo par Pascal Ordonneau.

Tâche d’importance. Le lait à cette époque n’était pas encore considéré comme porteur de risques cancérigènes. On en donnait aux enfants pour qu’ils grandissent sainement avec une dose de calcium suffisante. Bien sûr, la crémière me connaissait. J’étais le petit qui vient avec son bidon. Je n’avais qu’une seule chose à faire : attendre mon tour. Pendant que j’attendais, j’observais le va et vient de la crémière et de son mari, la louche qu’on plonge dans un récipient probablement réfrigéré, le lait qu’on déverse précautionneusement dans le bidon d’une cliente. Surtout pas de goutte sur le bidon !!! La crème aussi qui coule, plus lentement, blanche, pure, douce, dans la jarre apportée par une autre cliente. Et le beurre, motte en forme de pain de sucre qui s’amenuise vite, et qu’on débite au moyen d’une spatule en bois. La guerre et ses restrictions n’étaient pas loin. On compensait les années de privation et tant pis pour le cholestérol (qu’on ne connaissait pas encore) : on cuisinait « au beurre ». Puis venait mon tour, je tendais mon bidon, la crémière le remplissait et je repartais chez moi. Ma mère réglerait tout ceci à la fin du mois.

La rue de la Félicité était une sorte de vilain petit canard dans le monde des belles rues du XVIIème arrondissement. La rue de Tocqueville à côté déployait ses belles façades dites « haussmanniennes », ses immeubles en pierre, noires de suie car l’heure du blanchiment de Paris n’était pas encore arrivé. Les autres rues, parallèles à la rue de la Félicité étaient construites dans le même esprit. Il y avait aussi des hôtels particuliers, des maisons de ville, dans l’esprit de la fin du XIXéme. Quelques immeubles étaient de style « art déco, » mais, dans la Rue de la Félicité, il n’y avait rien de cela. Les constructions étaient modestes, il subsistait encore quelques immeubles à charpente de bois, construits en moellons et non en pierre taillée. Certains immeubles un peu de guingois, pas très bien stabilisés, côtoyaient de petites bâtisses sans intérêt pour les ouvriers et les commerçants.

La rue de la Félicité était une de ces rues « de services » comme il y en avait encore beaucoup à Paris, rues d’artisans où on trouvait menuisiers, serruriers, plâtriers, peintres en bâtiments. Au-dessus des commerces de petits appartements servaient à loger les tenanciers. En arrière-cour mal couvertes de pavés disjoints, s’élevaient des remises ou quelques hangars. A deux pas des bourgeois, le petit monde parisien des gens modestes se mélangeait le monde du travail et des petites affaires.

En soixante ans, la rue de la Félicité n’a pas beaucoup changé. Les immeubles qui la bordent sont toujours de guingois, en moellons sur charpentes mais les façades ont été ravalées. Tout y est propret. Il y a encore quelques artisans. Plus beaucoup malheureusement. Ces métiers ont progressivement disparu ou bien ont été relégués plus loin en banlieue. On trouve un petit hôtel, deux ou trois restaurants et quelques ateliers, un menuisier y tient encore boutique. Rien de plus, la rue n’est pas du tout passante ce qui n’est pas très porteur pour le commerce ! Mon crémier a disparu depuis longtemps.

On a construit dans les années 1970 un immeuble très moderne, trop peut-être, avec beaucoup de verre, de métal et de terrasses, de balcons et verdure. Parfois, j’ai le sentiment qu’on l’a posé là, dans cette rue sans intérêt pour qu’il ne dépare pas le bel ensemble des immeubles en pierre de taille des rues environnantes !

Rue de la fe????licite???? 2 Fotor

Rue de la Félicité. Photo par Pascal Ordonneau.

Un changement périphérique a modifié l’environnement de la petite rue: la Rue de Tocqueville était en sens unique et se terminait sur la tranchée du chemin de fer de « petite ceinture » qui courait autour de Paris ; au-delà, s’étalait une gigantesque gare de triage. Depuis une dizaine d’années tout a changé. Le vide a été comblé. Au bout de la rue de la Félicité, le XXIéme siècle vient d’arriver : de beaux immeubles modernes ont fermé la perspective.


About the Author

40 ans de banque chez plusieurs établissements français et anglo-saxons ; il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie et la banque, d’un livre de voyage, d’un roman et d’un livre sur l’Allemagne. Il écrit pour les journaux et la radio, dont les Echos, le Figaro, Huffington Post, Radio France International.



One Response to Rue de La Félicité à Paris

  1. Helena says:

    J’ai habité 8 ans dans cette rue, que de bons souvenirs! Je resterai toujours accroché à elle et à ce magnifique quartier! Pour moi le plus beau quartier de Paris…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


CAPTCHA Image
Reload Image
Back to Top ↑