Histoire

Published on novembre 3rd, 2016 | by Joshua Chanin

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Pierre Charles L’Enfant: L’Architecte Oublié, 1754-1825

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Pierre Charles L’Enfant. Photo par Wikipedia.

Pierre Charles L’Enfant est né en tant que second fils de Pierre L’Enfant, un célèbre peintre au service du roi Français Louis XV, le 2 août 1754. Grandissant dans un milieu confortable, Pierre fut fasciné par l’architecture et les différentes formes d’art dans la capitale Paris dès son plus jeune âge. Cet intérêt incita le jeune garçon à étudier l’art à l’Académie Royale au Louvre à partir de 1771, avant de se transférer à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Pierre attirerait l’attention de nombreux enseignants et professeurs en raison de la qualité de son art et aurait contribué par ses nombreux talents à la France après l’obtention de son diplôme si les événements en Amérique du Nord n’avaient pas changé dans les dernières années du XVIIIe siècle.

Mettant de côté sa passion et traversant l’océan Atlantique, les historiens peuvent constater à quel point Pierre était passionné par le mouvement de l’indépendance américaine et la vie dans le Nouveau Monde. Il mit brièvement sa vie et son occupation entre parenthèses pour contribuer à la liberté américaine. On peut supposer que Pierre commença à s’intéresser à l’histoire des treize colonies britanniques au cours d’études universitaires, mais personne ne sait avec certitude. Son désir d’aider les colonies se concrétisa en 1776, quand à l’âge de 23 ans, il s’engagea comme volontaire dans l’Armée Continentale. Il n’était pas inhabituel pour de nombreux français de s’enrôler dans l’armée rebelle au début de la Révolution Américaine. À ce stade, le gouvernement français, l’économie et la dette avaient été ébranlés par les résultats de la Guerre de Sept Ans, ce qui laissait la France avec peu d’empire et de pouvoir toujours en sa possession en Amérique du Nord. Léchant les blessures de sa défaite désastreuse, le peuple Français cria sa colère et se vengea à un autre niveau, quand les colonies britanniques déclarèrent leur indépendance le 4 juillet 1776. Une grande partie de la population voulait aider leurs « frères d’armes » et lutter contre les britanniques, tandis que d’autres craignaient qu’une autre guerre avec la Grande-Bretagne produise des résultats désastreux. La nation était divisée jusqu’à la base, mais les manifestations pacifiques dans les rues ne détournèrent pas Pierre de cette opportunité de se battre pour ce qu’il croyait être juste.

Dès que Pierre arriva en Amérique du Nord, il sut qu’il avait trouvé son pays perdu. D’après de nombreux extraits de journal, le jeune homme adorait les nouvelles terres, les collines et l’atmosphère du nouveau monde. Il s’adapta lentement à cette culture étrangère, allant même jusqu’à changer son nom en un nom anglais, « Peter ». En raison de ses vastes connaissances sur l’architecture, Pierre fut commissionné en tant qu’ingénieur militaire et placé sous le commandement du célèbre Major Général Marquis de Lafayette. Les deux hommes étant français et ayant des intérêts similaires, une amitié durable se forma, faisant découvrir à Pierre le monde de la tactique militaire et de la politique. Cette relation aida Pierre à se faire promouvoir peu après, quand en 1779 il fut nommé capitaine dans l’Armée Continentale et fréquenta des personnes telles que le Général George Washington. À Valley Forge, l’artiste attira l’attention du grand héros américain, qui fut vivement impressionné par ses talents. Pierre allait devenir un membre clé du personnel privé de Washington et recevrait même la commande d’un portrait privé du général, qui subsiste encore à ce jour. Les jours de gloire de la carrière militaire de Pierre serait bientôt terminés, mais il est impressionnant de noter que ce jeune artiste de Paris, qui avait quitté son pays pour aider un groupe d’étrangers a grimpé les échelons militaires en seulement trois ans, formant un attachement profond avec deux des plus célèbres généraux militaires de tous les temps et s’imposant comme un patriote féroce.

Lors du déroulement de la Révolution Américaine, Pierre fut l’un des nombreux soldats blessés au combat lors du siège de Savannah le 9 octobre 1779. Etant incapable de s’échapper de la ville avec les colons en fuite, le capitaine se retrouva bientôt entre les mains de l’armée britannique comme prisonnier de guerre. Pierre fut l’un des quelques soldats capturés à avoir la chance d’être échangés par les britanniques en novembre 1780. Pierre quitta l’Armée Continentale peu de temps après, ce qui marqua la fin de son expérience de soldat. Avant de discuter du prochain chapitre de sa vie, il est important de noter une fois de plus que Pierre était parmi les nombreux français et françaises qui risquèrent leur vie pour aider les colons à gagner leur guerre d’indépendance. Peut-être pensaient-ils que cet événement international propagerait la démocratie jusque dans leur propre pays (ce serait éventuellement le cas), ou peut-être agissaient-ils juste dans leur propre intérêt et désiraient acquérir un certain prestige, mais la réalité est qu’ils n’avaient aucune obligation d’aider. Ainsi il convient de considérer chaque individu étranger ayant participé à cet épisode de conquête de la liberté en tant que combattant désintéressé et de tous les apprécier en tant que tels.

Après la révolution, l’artiste alors d’âge moyen rentra chez lui, pour réaliser que l’Amérique appelait encore son nom. Il en vint à rechercher une résidence et un emploi à New York en 1784. Dans l’une des villes en plus forte croissance aux États-Unis à la fin du XVIIIe siècle, Pierre bénéficia des activités frénétiques autour de lui et profita des occasions de s’immerger dans la culture nord-américaine, fréquentant un bon nombre de grands propriétaires de l’état. Au cours des six prochaines années, il conçut des meubles somptueux ainsi que des maisons de style colonial raffinées pour la bourgeoisie, mais il remania également le Hall Fédéral de New York City pour la 1ère session du Congrès (4 mars 1789). Pierre s’était fait une renommée à la fin du siècle, devenant l’un des architectes et créateurs les plus prolifiques dans le monde ; sa prochaine tâche serait la plus importante de toutes et cimenterait pour toujours son héritage oublié.

Lorsque la Constitution des États-Unis récemment créés fut approuvée en 1789, il y était déclaré qu’un district fédéral devait être planifié et construit sur un terrain de seize kilomètres carrés. Après son élection unanime en tant que premier président de son pays, George Washington se souvint du jeune artiste français qui était resté à ses côtés pendant les hivers rigoureux de Valley Forge et invita Pierre à revenir sous les lumières politiques, l’embauchant pour concevoir la nouvelle capitale. L’emplacement fut choisi sur seize kilomètres carrés au nord du fleuve Potomac et sur les terrains marécageux au sud du Maryland. Chargé de cette mission historique, Pierre se mit immédiatement au travail au début de l’année 1791, travaillant sur un plan qui allait changer le visage architectural de la nation.
À l’aide de dessins de villes européennes comme un plan de la reconstruction de Londres de Sir Christopher Wren, Pierre construit une image impressionnante de la ville fédérale proposée. Son plan était une grille formée de rectangles irréguliers de pâtés de maisons avec de larges avenues diagonales. Les voies seraient larges et des places seraient situées à chacune des nombreuses intersections de la ville, pour ajouter de grandes quantités d’espace et en anticipation de futurs monuments et fontaines. Ces voies pourraient également être plus tard utilisées comme routes, étant donné que Pierre avait pressenti que l’avancement de la technologie et les besoins de transports deviendraient une réalité dans le futur.

La ville serait construite sur une série de canaux, ce qui signifie la combinaison impressionnante de la nature et l’homme vivant ensemble en harmonie. Pierre alla plus loin que la description originale de sa mission en concevant même les bâtiments fédéraux situés dans la capitale. Une de ces structures serait la « maison du Président », que l’artiste avait imaginée cinq fois plus grande que la maison qui se trouve à Washington aujourd’hui, équipée de mobilier très orné, de jardins publics et monuments grandioses. La vision de Pierre aurait surpassé toutes les capitales construites jusqu’alors avec son image imposante. Malheureusement, au bout du compte les plans conçus à l’origine ne verraient pas la lumière du jour.
Thomas Jefferson, le secrétaire d’état de Washington allait interférer avec les plans de Pierre. Jefferson avait imaginé la capitale comme une ville semblable à celles situées en Nouvelle Angleterre, telles que Boston et New York. Au lieu de voies larges et d’intersections spacieuses, il imaginait une petite ville pittoresque qui serait traversée de rues étroites et quelques petites places disséminées ici et là. Le Comité de délégués pour la nouvelle ville allait bientôt réaliser que Washington avait choisi un artiste qui n’aimait pas ceux qui ne partageaient pas son point de vue. Pierre insista catégoriquement que la ville soit construite dans le respect de sa vision et personne ne pouvait faire changer la direction de ses idées. Jefferson devint de plus en plus impatient envers l’attitude entêtée de l’artiste, provoquant des tensions entre Pierre et le conseiller politique le plus proche de Washington. En 1792, le Comité de délégués lassé de se battre avec Pierre, persuada Washington de renvoyer l’artiste, même si le Président était réticent à le faire. Pierre quitta son poste dans un piteux état, n’ayant reçu aucune rémunération ou de reconnaissance pour son travail. En fin de compte, le comité n’utilisa même pas tous ses plans élaborés, et son nom ne serait pas mentionné avec les plans de la nouvelle ville. Pierre Charles L’Enfant était venu de si loin et avait tant essayé de faire plaisir aux américains, pour finalement échouer et se recroqueviller dans l’ombre, effaçant lentement son nom des livres d’histoire.

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Cimetière National Arlington. Photo par Wikipedia.

Le reste de sa vie fut difficile pour Pierre autrefois célèbre. L’artiste se retira dans la campagne et loin de la vie publique, honteux d’avoir été banni du projet qu’il avait tant aimé et de la mission qui aurait inscrit son nom en permanence dans les livres d’histoire. Au lieu de cela, Pierre prit discrètement sa retraite et mourut le 14 juin 1825 chez un ami dans le Maryland. À l’âge de 70 ans, il mourut dans une grande pauvreté; ses objets de valeur vaudraient seulement 45 $ en monnaie actuelle. Bien que son corps ait été finalement déplacé à son emplacement définitif au Cimetière National d’Arlington en 1909 par le gouvernement national, l’héritage de Pierre est en grande partie oublié. Il n’est pas mentionné dans la plupart des livres d’histoire et est inconnu du public américain depuis de nombreuses années. Pierre Charles L’Enfant est un personnage historique qui mérite plus de reconnaissance qu’il n’en a reçue.
Non seulement ce bourreau de travail acharné et humble, a mis de côté sa passion pour aller aider ses camarades nord-américains à se battre dans une guerre à laquelle personne ne lui avait demandé de participer; Il a également donné aux États-Unis des plans d’architecture moderne, concevant l’une des plus belles villes du monde. Tous ses plans n’ont pas été utilisés, et son héritage est encore loin d’avoir un impact facilement reconnaissable, mais dans les coulisses, ce sont l’art, l’imagination et l’héroïsme de Pierre Charles L’Enfant qui ont contribué à redéfinir la culture américaine, consolidant l’idée qu’il fut l’une des plus importantes figures fondatrices de cette nation.

Bibliographie:
Berg, Scott W. Grand Avenues: The Story of Pierre Charles L’Enfant, the French Visionary Who Designed Washington D.C. New York City: Vintage Publishing, 2008.
Bowling, Kenneth R. Creation of Washington D.C.: The Idea and Location of the American Capital. New York City: RI Innactive Titles, 1991.
Bowling, Kenneth R. Creating the Federal City, 1774-1800: Potomac Fever (1st edition). New York City: American Institute of Architects Press, 1988.
Caemmerer, H. Paul. The Life of Pierre Charles L’Enfant: Planner of the City Beautiful, the City of Washington. Washington, D.C.: National Republic Publishing Company, 1950.

Cet article a été traduit en français par Sandrine Sweeney.


About the Author

Joshua Chanin is a recent graduate from Austin College, Texas, obtaining his undergraduate degree in history and political science. He will be attending the University of Texas in Arlington in the fall of 2016, where he hopes to obtain an MA and a Ph.D. in history. Chanin plans to become a professor of American history in later life (focusing on the American Revolution), and has published pieces for the Texas Lifestyle Magazine, Midwest Book Review, and the Armstrong Undergraduate Journal of History. He loves sharing his new research and findings with everyone, especially the readers of the French Quarter Magazine.



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