Art & Culture

Published on mai 11th, 2015 | by Julie Chaizemartin

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Rénovation du Musée Gustave Moreau. À la recherche du temps perdu…

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Vue de l’atelier  Gustave Moreau. Photo par Telerama.

Sanctuaire de l’art, écrin des beautés, refuge des âmes rêveuses, le musée Gustave Moreau, anciennement la maison de l’artiste, est un lieu baigné par les songes mystérieux et les images élégiaques mis en peinture par l’artiste tout au long de sa vie. Plus qu’une exposition d’œuvres qui se regarde, un musée – sentimental – qui se ressent, s’apprivoise de pièce en pièce, de la salle à manger de l’artiste jusqu’à ses grands ateliers qui occupaient les 2ème et 3ème étages. Comme le théâtre de sa vie, à la fois grandiloquent et intimiste, qui rappelle la maison d’un Pierre Loti à Rochefort ou la demeure anglaise d’un Sir John Soane à Londres. La maison-musée Gustave Moreau est une petite boîte à merveilles. Lorsqu’on l’ouvre, on est embarqué dans son univers étrange et fabuleux, fait d’ombres et de lumières, de rouge carmin et de jaune doré, de visions et de visages. Impression renforcée par la présence de nombreux placards et meubles d’expositions faits de panneaux et de cadres pivotants, à la fois ludiques et pratiques pour conserver le maximum de dessins et de peintures. Certains de ces meubles ont d’ailleurs été dessinés par Gustave Moreau lui-même, si soucieux de la conservation à la postérité de ses œuvres : ” Je pense à ma mort et au sort de mes pauvres petits travaux et de toutes ces compositions que je prends la peine de réunir. Séparées, elles périssent ; prises ensemble, elles donnent un peu l’idée de ce que j’étais comme artiste et du milieu dans lequel je me plaisais à rêver. “.

C’est tout naturellement qu’il décidera de faire de ce ” milieu ” un musée parfaitement organisé qu’il lègue à l’Etat français en 1897, un an avant sa mort. La maison familiale restée dans son jus depuis ne doit pas être transformée. Chaque chose porte ainsi la charge émotionnelle de ces objets et lieux familiers qui semblent toujours vivants mais qui nous murmurent des histoires extraordinaires du passé, du délicat mobilier d’époque à l’accrochage des œuvres, resté fidèle à ce qu’avait voulu Gustave Moreau par la grâce de ses volontés testamentaires. Dans le petit boudoir, les objets personnels de sa maîtresse, Alexandrine Dureux, dont la mort en 1890, affligera fortement le maître. Ici et là, des bronzes, des vases antiques, des horloges et des céramiques chinoises et italiennes. Ainsi que des portraits et photographies qui gardent la trace du passage de ses amis parmi lesquels Théodore Chassériau, Eugène Fromentin ou Edgar Degas, ce dernier rencontré lors d’un voyage en Italie.

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Gustave Moreau. Photo par musée Moreau.

Une page de l’histoire de l’art parisienne s’est écrite ici, dans ces murs, mais aussi dans ce quartier, spontanément renommé la Nouvelle Athènes au début du XIXe siècle, mais largement oublié aujourd’hui. Situé au pied de la butte Montmartre, ce quartier a en effet vu défiler poètes voyageurs et artistes romantiques au détour des rues des Martyrs, Saint-Lazare, Blanche et Tour-des-Dames, en passant bien sûr par la rue de la maison Moreau, la rue de la Rochefoucault. On y compte près de 80 artistes y ayant établi résidence en 1850 parmi lesquels le couple emblématique George Sand-Frédéric Chopin.

Gustave Moreau était un personnage original qui ne vivait qu’à travers sa peinture. Ne se décrivait-il pas lui-même comme un artiste faisant le pont entre deux époques, celle de la grande peinture d’histoire classique et celle d’une innovation artistique incarnée en particulier par la couleur des ” Fauves ” ? Une furtive Bethsabée à la chevelure rousse relevée en chignon devant un arrière-plan plus abstrait que décoratif semble annoncer cette révolution artistique qui sera menée par ses élèves de l’Ecole de Beaux-Arts, Rouault, Matisse, Camoin, Marquet…

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Peintures, dessins, aquarelles et cartons, sur les murs de la maison du peintre. Photo par Linternaute.com.

Peintures, dessins, cartons et aquarelles, accrochées aux murs de la demeure du peintre offrent aujourd’hui au visiteur leurs formes sinueuses, multiples et colorées, leurs habits mordorés et leurs figures mythologiques, leurs poètes couronnés de lauriers et leurs nymphes dénudées, leurs animaux fantastiques et leur nature exubérante. Les couleurs sont celles d’une palette qui fait surgir tantôt le clair-obscur, tantôt la surabondance des tons, donnant naissance à des compositions complexes, oscillant entre mysticisme, héroïsme et érotisme. La proclamation du génie de l’artiste se niche dans cette œuvre unique dont la précision du trait trahit la quête d’une perfection jamais assouvie. Mais aussi la quête d’une Antiquité perdue. La peinture d’un rêve sublime que recherche le héros de Huysmans devenu célèbre, Des Esseintes, dans le roman A Rebours (qui fit beaucoup pour la reconnaissance de la peinture de Gustave Moreau). Tout semble avoir inspiré le maître du symbolisme, des alcôves gothique aux chants romantiques, en passant par les corps et les visages de la Renaissance, l’insolence du baroque et les traits magistraux de la période classique.

Depuis un an, le musée a entamé des travaux de rénovation et d’extension permettant son ouverture dans son intégralité au public ce 22 janvier 2015. Des travaux qui ont pris en compte le respect du musée originel de Gustave Moreau dont le testament précise qu’il ne doit pas être transformé et doit garder l’accrochage initial. Mais aussi des travaux qui ont permis, comme l’a indiqué Marie-Cécile Forest, directrice du musée, ” un retour à l’origine du lieu ” et de se pencher sur ” la question des réserves ” qui conservent 13000 œuvres d’art graphiques, dont 10000 dessins et 3000 photographies et gravures. Des investigations scientifiques ont ainsi révélé la présence d’anciens papiers peints dans les six salles du rez-de-chaussée, qui viennent d’être ouvertes au public avec leurs atours d’origine. 400 peintures sont désormais visibles ainsi qu’une collection exceptionnelle d’aquarelles de l’artiste, considérée par les conservateurs comme le petit bijou du musée. En même temps, le sous-sol a été réaménagé et creusé pour dégager des espaces de réserve plus grands et accueillir un cabinet d’arts graphiques. Ces travaux ont été réalisés par les architectes Bernard Bauchet et Sabine Krantz pour l’aménagement intérieur.

Lieu de tous les fantasmes et de toutes les espérances, vénéré par André Breton et Marcel Proust, le musée du plus grand peintre symboliste français ouvre au public sous un nouveau jour. Une belle occasion de re-regarder la peinture de Gustave Moreau en méditant sur sa signification, toujours aussi mystérieuse. Un embarquement pour un ailleurs lointain, ” à la recherche du temps perdu “

A noter que le musée Gustave Moreau conserve le plus grand nombre d’œuvres de l’artiste mais que celui-ci est aussi très bien représenté dans les collections américaines (Fogg Art Museum, Cambridge ; The Art Institut of Chicago ; Detroit Institut of Art ; Wadsworth Atheneum, Hartford ; The Armand Hammer Museum of Art ans Cultural Center, Los Angeles ; The P. Getty Museum, Los Angeles ; The Metropolitan Museum of Art, New York ; Rhode Island Scholl of Design, Providence ; The Saint Louis Art Museum, Missouri ; National Gallery of Art, Washington).

Informations pratiques :

Musée national Gustave Moreau

14, rue de la Rochefoucault, 75009 Paris

Ouvert lundi, mercredi et jeudi de 10h à 12h45 et de 14h à 17h15

Ouvert le vendredi, samedi et dimanche de 10h à 17h45

Fermé le mardi.


About the Author

Historienne de l'art et journaliste. Diplômée en droit et en histoire de l'art à la Sorbonne et à l’École du Louvre, Julie collabore à plusieurs magazines sur des sujets historiques et culturels. Elle a également créé en 2011 un fonds de dotation qui soutient des projets de sauvegarde du patrimoine à l'étranger (en collaboration avec l'UNESCO) et est l'auteur du livre "Ferrare, joyau de la Renaissance italienne" publié en 2012 (éditions Berg International).



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