Art & Culture

Published on août 19th, 2016 | by Pascal Ordonneau

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Rues de Paris : Rue du Paradis et Place du Paradis

Située dans l’ouest du 10e arrondissement de Paris (quartier de la Porte-Saint-Denis), la rue de Paradis est une longue voie de 528 mètres.

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Photo par Pascal Ordonneau.

Disons les choses directement : la rue de Paradis ne jouxte pas la Rue Dieu ! Pour la rejoindre on ne passe pas par le Passage Dieu ! Le passage d’Enfer est à quelques kilomètres sur la rive gauche de la Seine et la place d’Enfer (devenue Denfert) est plus loin encore. Pourquoi, diable avoir placé une rue de Paradis à cet endroit de Paris, le Xème arrondissement, non loin de la Gare du Nord, à deux pas de la rue de la Fidélité et du passage de la Confiance ? Quels rapports étranges sont cachés sur ce qui a bien pu conduire la ville de Paris, en pleine gloire de la troisième république, animée par des laïques convaincus, à conférer à cette voie un peu obscure, le saint nom de Paradis ?

Les Parisiens y reconnaissaient-ils de beaux souvenirs ? Il est vrai que les Français aiment à narrer les conquêtes féminines de leurs rois et présidents. Une sorte de transfert psychiatrique. Or la rue de Paradis accueillit pendant quelques années les amours coupables du Duc d’Orléans surnommé Philippe Egalité (il tenait son surnom de sa forte inclination pour les révolutionnaires de 1789 et avait poussé son goût pour les changements de régime jusqu’au point de voter la mort de son cousin, le roi Louis XVI). Les Parisiens se seraient-ils souvenus des visites amoureuses du Prince révolutionnaire à la petite danseuse qu’il avait installée dans une charmante petite maison ? C’est bien mince comme explication ! Au surplus, cette rue n’avait pas laissé que des souvenirs volages et licencieux : dans la nuit du 1er aout 1814, au numéro 51, dans l’ancien hôtel de Raguse, la capitulation de Paris fut signée. Napoléon, battu, partait pour Sainte-Hélène.

Si les souvenirs manquent pour justifier de ce nom, comment où peut-on trouver des raisons pour conférer à cette rue ce beau nom de Paradis synonyme d’un Eden remplit de fleurs et plantés d’arbres fruitiers sur lequel le soleil luit et réchauffe d’une douce chaleur une terre généreuse et accueillante.

Pourtant, cette idée de « jardin accueillant » nous met sur une piste. Peut-être la bonne ? Il faut remonter, très longtemps en arrière, quand cette partie de Paris était encore rurale, où champs et potagers se succédaient, où les institutions religieuses prospéraient, non loin de cette Babylone que devenait Paris, non loin d’une quantité incroyable de péchés à faire pardonner, de malades à soigner et de pauvres à recueillir.

A cette époque, cette rue n’était qu’une petite partie d’un chemin qui faisait le tour du Paris du XVIIème siècle, entre Ouest et Nord. Il se nommait « grand chemin du Roule à Saint Lazare ». Saint Lazare ? Vous l’avez déjà rencontré. Il y avait là, couvent, léproserie et hôpitaux. Un des héros de la lutte contre la mendicité et la pauvreté à Paris, Saint Vincent de Paul, y était représenté par des institutions généreusement dotées. Les religieuses y avaient leurs jardins, un gigantesque espace de maraîchage, nommé le « clos Saint-Lazare.»

Et voilà, on y est ! Au milieu du XVIIème siècle, la rue courant le long des jardins de l’institution Saint-Lazare, suivait des prés attenant à un couvent accueillant de jeunes religieuses : les Filles-Dieu.

Vous avez deviné cette fois-ci ?

Comment, dans l’esprit des paysans et des habitants de la ville capitale pouvait-on nommer une rue qui longe un jardin nommé le « pré des Filles-Dieu » parce qu’il était dédié à des religieuses et où poussaient légumes, fruits et toutes sortes de bonnes choses. Ce ne pouvait être qu’un Paradis. Et c’est ainsi qu’à partir de 1659, ce chemin qui était dans la continuité du faubourg Poissonnière devint « Paradis-poissonnière » … et rien ne se passa pendant des années. La future « rue de paradis » n’était encore en 1740 qu’un grand chemin à travers champs qui longeait le clos Saint Lazare, le « pré au filles-Dieu. »

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Photo par Pascal Ordonneau.

Malgré son nom idyllique, la rue de Paradis n’a pas bénéficié d’un régime de faveur et a connu bien des vicissitudes. Il y a encore une cinquantaine d’années, elle était le « paradis » des femmes de la bonne société : c’était la rue des porcelainiers, des faïenciers, des verriers et des cristalleries. Pas de belle table sans faïences de Choisy-le-Roi. On y construisait de magnifiques sièges sociaux dont celui actuellement occupé par le Manoir de Paris aux murs intérieurs recouverts de décors de faïence. On y trouve les très célèbres cristalleries Baccarat et Saint Louis et des verriers. Dans le courant du XIXème siècle, ces industriels confient la commercialisation de leurs fabrications à des marchands de la rue de Paradis. Il y avait aussi un relais de poste pour les « diligences de l’Est de la France. »

Hélas, les révolutions industrielles, la concurrence, le déclin du goût pour les belles tables et la lumière des cristaux ont réduit à bien peu de choses ce commerce et la rue du Paradis n’étale que fort parcimonieusement quelques beaux produits.

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Photo par Pascal Ordonneau.

Les beaux sièges sociaux ont été transformés, certains ont été des musées. D’autres ont été transformés en Théâtres. C’est ainsi qu’est né le Manoir Hanté, installé dans l’ancien siège social des faïenceries de Choisy-le-Roi, la Maison Hippolyte Boulenger. Un jeune Américain vivant à Paris est à l’origine de ce projet inspiré des spectacles « de maisons hantées au Texas » à San Antonio et Austin. L’idée a été adaptée à la France et repose sur des histoires parisiennes imaginaires ou réelles. La dernière fois que je me suis trouvé en face de l’entrée du Manoir, une belle troupe d’adolescents s’apprêtaient à y entrer avec cris de frayeur et de joies : d’horribles « walking deads » faisaient trembler les jeunes filles et hurler les garçons. Non loin de là, s’ouvre la Cité du Paradis. Ne retenez pas votre souffle et ne vous attendez pas à une description dans l’esprit de la Jérusalem Céleste : la Cité du Paradis est constituée de deux rues privées qui se croisent à la perpendiculaire : elles sont bordées de bâtiments sans interêts datant de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Modernes en leur temps, ils étaient conçus pour recevoir des magasins, des ateliers, des sièges sociaux d’entreprises. Une zone industrielle et commerçante en plein Paris.

Cette cité comporte un élément architectural intéressant : la façade « sur cour » d’un hôtel particulier construit en 1772 sur des terrains cédés par … le couvent des « Filles-dieu. La façade ornée de frise et de guirlandes a été fort maltraitée comme il en a été fréquemment le cas à Paris lorsque les anciens quartiers élégants ayant perdu leurs résidents fortunés partis s’installer dans les nouveaux quartiers de Saint Germain ou de la Plaine Monceau, sont devenus des zones d’ateliers, d’artisanat et de commerce.

Revenons quelques instants sur le caractère décidemment inquiétant des Parisiens : on a indiqué que les rues de Paradis et du Faubourg Poissonnière étaient dans la continuité l’une de l’autre. En fait, elles étaient séparées par une section de rue très courte qui fut intitulé « Rue Bleue ». Quelle importance, direz-vous ?

Sauf que cette rue Bleue qui est attenante à la rue de Paradis, s’est longtemps nommée : rue d’Enfer!

Cet article a été corrigé en anglais par Aubrey Wadman Goetsch.


About the Author

40 ans de banque chez plusieurs établissements français et anglo-saxons ; il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie et la banque, d’un livre de voyage, d’un roman et d’un livre sur l’Allemagne. Il écrit pour les journaux et la radio, dont les Echos, le Figaro, Huffington Post, Radio France International.



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