Art & Culture

Published on novembre 17th, 2018 | by Isabelle Karamooz, Founder of FQM

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La Grand’ Maison de Jacques Coeur

Le Palais Jacques Cœur détient autant de mystère que son riche commerçant qui n’y a jamais vécu. C’était un plaisir de rencontrer Isabelle Tostain, agent d’accueil et de surveillance, qui m’a fait visiter le Palais Jacques Cœur tout en donnant un aperçu de ce que l’on sait peu sur la vie de Jacques Cœur et son histoire et de son élégant manoir gothique.

Jacques Cœur. Photo : © Philippe Berthé / Centre des monuments nationaux.


French Quarter Magazine : Qu’est-ce-que le Palais Jacques Cœur, ce chef d’œuvre de l’architecture gothique tardive ? Pouvez-vous nous évoquer brièvement les grandes dates de l’histoire du Palais Jacques Cœur ?

Le Palais Jacques Coeur : La construction du palais Jacques Coeur a commencé vers 1443. Elle a duré entre 8 et 10 ans, c’est à dire que nous estimons que le palais Jacques Coeur a été terminé en 1450
Finalement ce fut relativement rapide. En 1451, Jacques Coeur a été arrêté et Charles VII fit saisir la grande maison.  Il n’aura jamais vécu dans sa demeure civile, de style fin gothique, inspiré de celui du début de la Renaissance italienne, avec  ses ouvertures et ses galeries. A la base, c’était vraiment son foyer. Nous voyons qu’il s’est inspiré de ses nombreuses  découvertes au Moyen-Orient Il a ramené de nombreuses idées afin de faciliter un peu la vie au palais, autant pour les domestiques que pour les occupants. C’était vraiment un précurseur en ce qui concernait l’hygiène et bien-sûr tout le fonctionnement de la maison. Il voulait un palais digne d’un palais princier pour exposer sa fortune mais apparemment il n’a pas vécu longtemps dans ce palais. En 1450,  son fils aîné Jean a été intronisé archevêque de Bourges et il y  eu alors un festin en son honneur, dans la salle des festins. Une grande fête !

French Quarter Magazine : Pouvez-vous nous parler de l’intérieur qui témoigne d’un grand souci de confort et d’hygiène ?

Le Palais Jacques Coeur : Au niveau de l’hygiène, Jacques Cœur, a fait installé chez lui, une étuve qui reprend le fonctionnement du hammam. Les latrines étaient destinées aux propriétaires. Pour les domestiques, il y avait une rangée de latrines dans la basse-cour.

Au niveau des appartements privés, vous avez un couloir à la dérobade qui permettait d’aller rejoindre les latrines et l’étuve sans passer par les autres escaliers en toute discrétion. Vous voyez il avait même pensé à cela aussi. De même, plus loin, vous avez l’office avec un passe-plats qui donne directement dans la salle des festins.  Jacques Coeur avait déjà pensé à faciliter un peu la vie des futurs domestiques,

French Quarter Magazine : Nous avons parlé de l’intérieur, du confort, de l’hygiène, et maintenant parlez-nous des cheminées dont vous avez dit que certaines avaient été détruites…

Le Palais Jacques Coeur : Oui, beaucoup de cheminées ont été détruites par les administrations. Toutes les cheminées sont très simples, surtout celles qui ont été restaurées.  Pour celles vraiment d’origine, nous avons toujours un décor sculpté comme par exemple dans le cabinet des échevins. Celle-ci est  entièrement sculptée, elle a une angelotte qui porte un phylactère avec la devise de Jacques Cœur : « A vaillant cœur rien impossible ».

French Quarter Magazine : Il y a combien de cheminées visibles au public ?

Le Palais Jacques Coeur : Il y en a pratiquement dans toutes les pièces.

French Quarter Magazine : Lorsque nous rentrons dans la première salle, on y découvre  une cheminée monumentale !

Le Palais Jacques Coeur : Cette cheminée a une histoire. Elle avait été détruite par la cour d’appel et elle a été restituée lors d’une campagne de restauration. C’est la plus belle, elle présente les emblèmes de Jacques Coeur :  la coquille Saint-Jacques pour son prénom et le Coeur pour son nom ainsi qu’une décoration riche et variée.

French Quarter Magazine : Lorsque le palais a été saisi, était-il toujours inachevé ? A-t-il été endommagé avec l’incendie de 1487 ?

Le Palais Jacques Coeur : Peut-être une partie de l’hôtel de Limoges qui n’existe plus mais sinon je l’ignore. En 1457 Charles VII va restituer le palais aux petits enfants de Jacques Coeur et ceux-ci vont le vendre à la famille Turpin, puis ce sera le tour de la famille des Laubépine. Jean-Baptiste Colbert va l’acquérir en 1679 et va le revendre rapidement à la ville de Bourges afin qu’il devienne l’hôtel de ville, le palais de justice et la cour d’appel. Les administrations les unes après les autres  vont détruire les trois quarts des manteaux de cheminées. Ce n’est qu’en 1837 que Prospère Mérimée  arrivera à faire  classer l’édifice sur la première liste des monuments historiques. L’état n’achète la totalité du palais qu’en 1923 pour en faire un monument qui soit accessible à la visite. Ensuite, de grandes restaurations auront lieu. La première restauration a eu lieu entre 1840 et 1846. Il va y avoir une deuxième en 1859 et la troisième de 1927 à 1938. L’inauguration du palais se fera en 1938 avec la présence du Président de la
République de l’époque, Albert Lebrun.

L’ouverture au public commence alors. Ce n’est pas tout de suite le grand parcours que nous connaissons. Il y aura d’abord deux salles puis trois et au fur et à mesure de la restauration, nous ouvrons des salles supplémentaires, en sachant que là actuellement aujourd’hui nous avons le palais qui contient un peu plus de trente pièces mais seules une quinzaine peuvent être visitées.

French Quarter Magazine : Quels sont les rois et/ou reines et plus tard les personnalités  qui ont laissé la plus grande empreinte au palais ?

Le Palais Jacques Coeur : Je ne peux pas vraiment vous répondre mais je pense qu’il y a aucune personnalité, aucun roi et aucune reine, qui ait  laissé d’empreinte au palais.

French Quarter Magazine :
Même pas Charles VII ?

Le Palais Jacques Coeur : Non, Charles VII était au château de Meuhun-sur-Yèvre dans le château de son grand-oncle.

French Quarter Magazine : Parlez-moi un petit peu des visites guidées,  y a-t-il d’autre choses proposées au sein du palais ?

Le Palais Jacques Coeur : En effet, ce qui nous intéresse, c’est vraiment la visite guidée. Nous insistons bien sûr sur les décors sculptés de la façade intérieure riches de signification.  Des tympans au-dessus des portes sculptées, c’est une sorte de signalétique qui indique que c’est par cette porte que l’on peut accéder aux cuisines, ensuite sur la tour d’honneur, et là vous avez des tympans qui mettent le Moyen-Orient à l’honneur. Nous y retrouvons des arbres exotiques, des fileuses de laine, des défouloirs de trame, et tout en haut nous avons d’un côté un maître qui reçoit un mendiant qui est le signe de générosité du propriétaire puisque nous savons que Jacques Coeur a prêté énormément d’argent à beaucoup de nobles et même à Charles VII. De l’autre côté, nous avons Jacques Coeur et sa femme Macée en tenue d’apparat. Quant à l’intérieur, il est plus gothique. Nous retrouvons vraiment les deux : la fin du gothique flamboyant et le début de la Renaissance.

Macée de Léodepart. Photo: © Philippe Berthé / Centre des monuments nationaux.

Photo: © Philippe Berthé / Centre des monuments nationaux.

French Quarter Magazine : Nous voyons dans les décors des singes et d’autres animaux du Moyen-Orient…

Le Palais Jacques Coeur : Oui, nous en retrouvons dans beaucoup de décors sculptés. Nous retrouvons le végétal typique du gothique. Les feuilles de choux frisés et d’acanthe, dans ce décor végétal nous allons retrouver aussi toutes sortes d’animaux du Moyen-Orient mais aussi des animaux de chez nous ainsi qu’un bestiaire imaginaire.

French Quarter Magazine : Visiter la capitale du Berry sur les pas de Jacques Cœur, c’est plonger, au Moyen-âge, dans le monde des marchands et c’est découvrir combien les échanges avec le reste du monde étaient déjà intenses. Parlez-nous un peu du grand voyage autour de la Méditerranée qu’il a fait en 1432 et d’où il revient avec l’idée de commercer avec Damas, Alexandrie, la Grèce, la Turquie, l’Italie..

Le Palais Jacques Coeur : Au Moyen-âge, quand Jacques Coeur a lancé son projet de faire du commerce, le monopole était détenu par les génois et pour exercer un commerce en empruntant la méditerranée, il fallait automatiquement une autorisation papale. Jacques Coeur a déjà été en 1430 en italie puisqu’il a été se renseigner sur cette fonction, prendre des contacts et ce n’est qu’après 1432 qu’il équipe ses premières galères depuis les ports de la méditerranée à Montpellier et à Narbonne. Il obtient là cette autorisation. Il part installer ses comptoirs pour aller sauver Damas, Alexandrie, Beyrouth, Rome et Constantinople. Avec la route de la soie en Chine, il ramène également de la soie.

French Quarter Magazine : Donc à partir de là il commence à
développer le commerce, les échanges…

Le Palais Jacques Coeur : Tout à fait. Il s’est enrichi très vite mais il faut savoir que quand Charles VII a hérité du trône il a hérité d’un palais qui était complètement ruiné puisque nous étions dans les dernières années de la guerre de 100 ans et qu’effectivement c’est Jacques Coeur qui va prêter énormément d’argent au roi. Cependant, il y a l’esprit d’alchimie. Cela, nous n’en parlons pas. C’est un sujet trop complexe et si nous commençons à rentrer dans l’alchimie, la visite va durer trois heures. C’est un sujet qu’il faut vraiment bien maîtriser pour l’aborder.

En 1427, Jacques Coeur était maître de la monnaie à Bourges. Il avait  été accusé  d’avoir falsifié un peu la monnaie des caisses royales : il  mettait un peu moins d’or et un peu moins d’argent dans la monnaie afin de s’en approprier une partie, il avait été condamné  et gracié par Charles VII qui l’a nommé par la suite maître de la monnaie à Paris. Il faut savoir que Jacques Coeur c’est le précurseur de Fouquet. Cela veut tout dire. C’est ce que je dis à mes visiteurs. Quand on arrive à un niveau social plus élevé que le roi alors il y a un moment où ça ne va plus.
Jacques Coeur a aussi fait des échanges avec le Moyen-Orient, il échangeait  du métal argent contre de l’or car  là-bas on lui échangeait à poids égal. Au Moyen-Orient, ils étaient très intéressés par l’argent et ce commerce-là  était très rentable.

French Quarter Magazine : Qui était vraiment Jacques Cœur, cet homme qui a vécu dans la France de la Guerre de Cent ans dont le destin était extraordinaire et qui était une sorte de précurseur, de modèle auquel on pourrait complètement s’identifier ?

Le Palais Jacques Coeur : Jacques Coeur est né entre 1395 et 1400. Nous n’avons pas de date précise de sa naissance. Il est né d’un père artisan pelletier qui vendait ses fourrures à la cour du Duc Jean de Berry et d’une mère qui était veuve d’un boucher, en première noce. En 1418, Jacques Coeur va épouser Macée de Léodepart, la fille du prévôt des marchands de Bourges et par ce mariage il va obtenir une dote, une fortune. Dès lors Jacques Coeur va mûrir un projet  et en 1430, il se rend en Italie. Il va lancer son commerce entre 1432 et 1441 et sera rarement en France et encore moins à Bourges. Il installe  ses différents comptoirs et prend des contacts qui lui permettent de créer son commerce. En 1441, il va être anobli par Charles VII, ce qui va lui permettre de rentrer au conseil royal, de devenir commissaire des Etats du Languedoc et d’encaisser toutes les taxes royales et enfin de devenir l’Argentier du roi. En 1443, Jacques Coeur veut montrer son nouveau rang social, sa fortune. Il débute la construction de sa grande maison. Il achète une parcelle de l’ancien fief et sur cette parcelle, il a 100 mètres des anciennes murailles gallo-romaines de la ville. En 1451, Jacques Coeur est arrêté. Charles VII l’accuse du meurtre d’Agnès Sorel et l’accuse de crime de lèse-majesté et de trafic d’armes avec les Ottomans.

French Quarter Magazine : Tout ça a été un peu inventé ?

Le Palais Jacques Coeur : Pour le meurtre d’Agnès Sorel, oui !

Le French Quarter Magazine remercie Isabelle Tostain pour le parcours informatif de la vie et du manoir de Jacques Cœur.

 

Cet article a été traduit en anglais par John Wilmot. 

 


About the Author

was born in the royal city of Versailles, France and have lived in the United States since 1996. After earning a Bachelor's degree in History from the University of California Berkeley and studying for a Master program in education at the University of Southern California, she went on to teach French to aspiring UNLV and CSN students in Nevada. When she is not teaching, she is writing, interviewing people in a wide range of circumstances, pitching story ideas to writers and editors, taking pictures, traveling, painting or trying delicious foods.



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