Histoire

Published on septembre 1st, 2020 | by Joshua Chanin

0

L’engagement de la France dans le Texas du 17ème siècle à nos jours

C’est à la fin du 17ème siècle que la France a commencé à être présente au Texas. Ces débuts furent mouvementés.

Dans les années 1660, René-Robert Cavelier, Sieur de la Salle – appelé ici La Salle – établit une communauté Jésuite en plein épanouissement près de ce qui est aujourd’hui Kingston (Ontario). Fort Frontenac s’est développé, principalement grâce au charme exercé par La Salle sur les femmes indigènes et les efforts heureux de maintien de paix avec les chefs Natifs.

Puisque la plus grande partie de la Nouvelle France était alors une terre désolée, le gouvernement fut impressionné par les efforts couronnés de succès de La Salle à peupler la région. Dans les années 1670, La Salle, qui était connu pour sa soif d’aventure, entreprit deux expéditions sur le fleuve Mississippi ; il pressentit que prendre possession du fleuve et du Golfe du Mexique serait crucial à l’empire colonial de France en Amérique du Nord.

Il retourna en France au début des années 1680 pour faire l’acquisition d’une large flotte, traversa les eaux houleuses de l’océan Atlantique et établit un comptoir permanent d’échanges commerciaux sur l’estuaire du Mississippi. Le 24 juillet 1684, le capitaine La Salle, avec 4 vaisseaux et 300 hommes, commença son voyage imprévisible qui allait réintroduire le Texas au peuple du Vieux Monde.

René-Robert Cavelier, Sieur de la Salle. La Salle dut rejeter l’héritage politique connu mais controversé de son père pour intégrer l’ordre religieux des Jésuites. Britannica

La Salle se trompa dans ses calculs pour tracer la route à suivre, et parvint finalement à Matagorda Bay au Texas le 20 février 1685. Comme beaucoup d’autres expéditions européennes en Amérique du Nord, son groupe fut initialement frappé ce printemps-là par les maladies, la malnutrition, la déshydratation et les attaques de Natifs. Ce qui restait des troupes de La Salle – 180 civils – établirent une colonie à Garcitas Creek.

La colonie avait plusieurs petits canons et des fortifications de fortune, une chapelle, et un petit rassemblement de cabanes en bois, ainsi qu’un comptoir commercial de deux étages construit avec le bois provenant du navire naufragé Aimable, le vaisseau de ravitaillement du groupe. La Salle appela cette colonie Texane Fort St Louis, en l’honneur du Roi Soleil bien connu, Louis XIV. Lors de ses deux premières années d’existence, la colonie devint progressivement prospère, principalement grâce à sa position stratégique dans le Golfe de Mexico et aux qualités de commandement de La Salle. 

Cependant, en 1987, La Salle eut faim d’une nouvelle aventure et emmena la majorité des colons avec lui vers le nord en empruntant la rivière Sabine – La Salle fut tué plus tard, en mars 1687, par Pierre Duhant, un ancien soldat insatisfait. Seuls 30 habitants restaient à Fort St Louis, dont beaucoup d’anciennes prostituées parisiennes qui savaient à peine se servir d’un fusil. Sans défense et en l’absence d’un leader d’envergure comme La Salle, les civils de Fort St Louis étaient aussi vulnérables que des canards posés sur une mare, attendant que la mort étende son ombre ténébreuse au-dessus d’eux. 

Dessin du Fort St. Louis. Texas Beyond History

Hiver 1688 : les Natifs Karankawa pénétrèrent dans le camp à la lueur de la lune et massacrèrent tous les adultes. Jean-Baptiste Talon, qui avait alors 10 ans, raconta dans une interview que, puisqu’il n’y avait aucun garde, les Natifs “eurent peu de problème à massacrer tout le monde… [les enfants] furent élevés et aimés par certaines des femmes sauvages… comme s’ils étaient leur progéniture…” Un historien du “Texas Au-delà de l’Histoire” décrivit de façon saisissante ce qui se passa probablement lors de cette confrontation pleine de sang et de tumulte. “Les clameurs sinistres des Indiens ; les cris paniqués des femmes et des enfants ; la litanie chantée du moine Recollet et du prêtre Sulpicien ; les gémissements des mourants, et les couinements aigus des porcs atteints par les flèches qui étaient aussi tirées dans leur direction.” Quand la tuerie prit fin et que les enfants furent emmenés, les Natifs déchirèrent les livres et saccagèrent les provisions du fort, les peintures et autres trésors. Après le pillage, les cabanes furent brûlées et détruites.

La nouvelle du Massacre de Fort Saint Louis provoqua la colère des Français et ils étaient déterminés à trouver les ruines de l’ancienne colonie et à lui faire justice. Après six expéditions à pied et cinq voyages par mer, les forces espagnoles dirigées par le Général Alonso de Léon découvrit les ruines de six maisons et huit canons, sans boulets. Le Général enterra ce qui restait de trois victimes, l’une d’entre elles avait encore une robe tachée de sang drapée sur ses os et une flèche plantée dans le tissu – et ils transmirent la nouvelle aux Rois français et espagnol.

Buste de Louis Juchereau à Natchitoches, Louisiane. The Gilmer Mirror

Louis Juchereau de St Denis – ici appelé Louis Juchereau – supervisa les colonies françaises du Nouveau monde qui eurent un sort meilleur que le Fort St Louis de La Salle. Originaire de Beauport, Louis Juchereau devint le commandeur de deux forts à la fin de 1699 – l’un sur le Mississippi, l’autre dans la baie de Biloxi – tous deux équipés de canons solides et stratégiquement placés pour protéger les navires français contre les redoutables flottes anglaises et espagnoles. Le gouvernement français applaudit Louis Juchereau pour ses efforts de paix avec les Natifs ; l’aimable officier établit à nouveau des relations avec les Natifs Karankawa et Caddo. Mr. Juchereau joua aussi un rôle essentiel dans les relations franco-espagnoles pendant les premières années du 18ème siècle. Selon certains historiens, le Français aurait secrètement souhaité être espagnol lui-même. Il voyagea avec le Commandant Diego Ramon sur le Rio Grande et établit six missions espagnoles ainsi qu’une base fortifiée à l’est du Texas entre 1716 et 1717.

Le talent de Louis Juchereau à naviguer les terres inhabitées de l’ouest du Mississippi contribua à la connaissance géographique étendue des Européens dans le Nouveau Monde. Après avoir été brièvement Ambassadeur de France à Mexico City, Mr. Juchereau épousa Manuela Sanchez-Navarro, fille d’un propriétaire terrien fortuné. Les liens profonds de Louis Juchereau avec le gouvernement espagnol, de même que le commerce qui se développa entre les forts français sur le Mississippi et les missions espagnoles de l’est du Texas rapprocha les deux rivaux Européens qui formèrent une alliance harmonieuse.

Croquis du gouverneur (de gauche à droite) William Claiborne, Jean Lafitte et Andrew Jackson en 1815. Bibliothèque du Congrès

Contrairement à Louis Juchereau, Jean Lafitte, un trafiquant français qui opérait autour de New Orleans au 19ème siècle, tourna le dos aux Espagnols. Laffite avait commencé à prendre part aux activités illégales de trafic et, en 1805, établit un entrepôt de contrebande avec son frère sur l’estuaire du Mississippi. Il équipa les corsaires qui se dirigeaient vers les iles du Caraïbes et le Texas et organisa clandestinement le commerce de contrebande. A la suite de l’US Embargo Act de 1807, Lafitte transféra ses opérations plus haut, sur la baie de Barataria, loin des bases navales américaines, permettant aux bateaux étrangers d’amener clandestinement leurs marchandises sans être arrêtés par les douaniers. Laffite parlait anglais et français et savait parfaitement imiter les attitudes et comportements des aristocrates. De ce fait, ses entreprises connurent un grand succès, notamment financier. Laffite refusa d’aider les Britanniques qui voulaient renforcer leur présence dans la vallée du Mississippi, préférant soutenir Andrew Jackson et les soldats américains lors de la bataille de la Nouvelle Orleans en janvier 1815 contre les « manteaux rouges. »

Le 8 avril 1816, le gouvernement espagnol offrit une prime à Laffite pour qu’il établisse un gouvernement à Galveston, sur la côte du Golfe du Texas. Laffite accepta la mission et l’argent, cependant il y ajouta sa propre clause : faire de Galveston une plaque tournante de trafic renommée, profitant ainsi personnellement de sa position de commandement. Le Français supervisait tout ce qui se passait sur l’île jusqu’aux plus petits détails et agissait souvent en dictateur, forçant les habitants à lui prêter un serment de loyauté et délivrant ses propres ‘Lettres de Marque,’ des laissez-passer réservés aux capitaines dignes de confiance.

Sam Houston était un des trafiquants les plus habituels de Lafitte. A la fin des années 1810, il aspirait aussi à devenir un avocat à Nashville et était le correspondant inofficiel du gouvernement avec les Cherokees. La colonie nouvellement fondée – appelée Campeche, comme le fort Mexicain plus au sud – se développa et bientôt atteint 2000 habitants. Puisque Laffite contrôlait les voies des eaux dans et autour de Galveston, il choisissait personnellement les transactions les plus lucratives. Son revenu annuel allait atteindre plus de 2 millions de dollars en marchandises volées (33,4 millions en dollars d’aujourd’hui). Grâce à ses succès de trafiquant, Laffite avait un train de vie somptueux, avec des domestiques et des objets en argent massif de la plus fine qualité. Au début des années 1820, Laffite tourna le dos aux pouvoirs européens qui lui avaient offert cette position prestigieuse et joignit un équipage de pirates pour s’emparer de bateaux négriers espagnols. Pour augmenter leurs profits, les pirates vendaient les esclaves aux douanes de la Nouvelle Orléans. Laffite captura aussi plusieurs vaisseaux espagnols plein d’or au large des côtes du Texas et de Cuba, avant de mourir brutalement dans une bataille au printemps 1823. Bien qu’il ait fait carrière dans l’illégalité avec une déloyauté proverbiale, Laffite joua un rôle essentiel dans l’expansion du réseau commercial de la Nouvelle Orléans et de sa population ethnique.

Marqueur historique d’Henri Castro. Photographie prise par Joshua Chanin

A la suite de la révolution sanglante du printemps 1836, le Texas devint indépendant du Mexique. Le traité avec le gouvernement Mexicain accordait au Texas une large portion de territoire à l’ouest, prêt à accueillir quiconque à la recherche de nouvelles opportunités. Henri Castro, ancien consul général du Texas à Paris, reçut la permission du gouvernement et de Sam Houston, président de la République du Texas, de faire venir de France, à compter du 1er septembre 1844, 27 vaisseaux, 485 familles et 457 hommes célibataires, tous impatients de commencer une nouvelle vie au Texas. Les immigrants français reçurent chacun une parcelle sur la rivière Medina et établirent une communauté au nord-ouest de la ville actuelle de San Antonio, alors appelée Castroville.

Un gendarme et deux juges de paix furent élus par la communauté afin de maintenir l’ordre. En dépit d’une série d’épreuves lors des quatre premières années d’établissement – dont une épidémie de choléra, des sécheresses pendant l’été et plusieurs attaques de Natifs – la nouvelle communauté française de Castro s’épanouit à partir de 1848. De même, le 16 juin 1855, une communauté française de 350 personnes, appelée La Réunion, fut fondée sur la rive Sud de la rivière Trinity, dans ce qui est aujourd’hui le Comté de Dallas. Contrairement à Castroville, cette communauté de 2500 acres, dirigée avec ardeur par Victor Prosper Considérant, un utopiste socialiste français, échoua finalement en raison du manque d’expérience des fermiers et de la pauvreté du sol.

Castro et Considérant ont inspiré de nombreux autres Français, les incitant à venir au Texas avec leurs biens et leurs familles avant la guerre civile Américaine (1861-1865). Du fait de l’augmentation de cette émigration, le gouvernement français créa des liens diplomatiques forts avec le gouvernement du Texas. Jean Pierre Dubois de Saligny, secrétaire des légations Françaises en Grèce puis à Hanovre, fut envoyé au Texas à la fin des années 1830 pour étudier les possibilités économiques de la république. Après ses visites à Houston et Galveston, Dubois envoya des rapports élogieux en Europe, ce qui persuada le gouvernement français à reconnaître le Texas comme nation souveraine, devenant l’un des trois nations européennes à agir ainsi. Un traité d’amitié, commerce et navigation fut signé plus tard entre la France et la République du Texas. En dépit de l’échec du projet de loi Franco-Texane de 1841 dans le sénat de la République – qui aurait offert assistance et un toit à 8000 familles françaises au Texas sur une période de 20 ans – Dubois, alors ambassadeur de France au Texas, rapprocha les deux nations en faisant construire sa résidence et ses bureaux à Austin, qui était alors la capitale en 1841.

La légation française, construite sur une parcelle de 21 acres à l’est d’Austin en 1841, était un lieu où les Français et les dignitaires Texans pouvaient se réunir, jusqu’en 1845, date où le Texas fut annexé par les Etats-Unis. Aujourd’hui le bâtiment est un lieu historique et un musée géré par la Commission Historique du Texas. La République du Texas a tenu sur ses pieds pendant neuf ans, jusqu’à son accueil au sein des Etats-Unis, et bien que les relations diplomatiques entre l’état de l’Etoile Solitaire et la France aient existé seulement pendant cette brève période, Jean-Pierre Dubois contribua à resserrer des liens durables.

La légation de France à Austin, ancienne demeure de l’ambassadeur de France au Texas. Photographie prise par Joshua Chanin

Entre le 17ème et le 19ème siècle, des centaines de familles françaises et de célibataires se sont établis au Texas. Ils ont apporté leur langue, leurs croyances, et leurs traditions du Vieux Monde, et ont commencé une vie nouvelle dans ce Nouveau Monde. Bien que de nombreuses colonies françaises n’aient pas réussi à devenir prospères au Texas, la population francophone et leurs descendants continuent de se développer dans l’état de l’Etoile Solitaire, même après la révolution texane et la guerre civile. Selon le recensement de 1990, plus de 571000 Texans ont des ancêtres français. L’influence et le flair des français ont formé l’histoire de l’état à ses débuts, et avec le temps, sa richesse culturelle contemporaine.

En tant qu’historien du Texas, je suis fier d’étudier, écrire et enseigner sur l’origine de cet état créé par une addition unique de civilisations diverses. Je suis impatient de voir comment la prochaine vague d’immigrants français et européens contribuera à l’histoire fructueuse et toujours en évolution du Texas.  

Bibliography

Nancy Nichols Barker, “Devious Diplomat: Dubois de Saligny and the Republic of Texas,” Southwestern Historical Quarterly 72 (January 1969): 324-334.

Paul Chesnel (trans. Andrée Chesnel Meany), History of Cavelier de La Salle, 1643-1687 (New York: Putnam, 1932).

Carl J. Guarneri, The Utopian Alternative: Fourierism in Nineteenth-Century America (Ithaca, New York: Cornell University Press, 1991).

Kenneth Hafertepe, A History of the French Legation (Austin: Texas State Historical Association, 1989).

Francis Parkman, The Discovery of the Great West, new ed. (New York: New American Library, 1963).

Jack C. Ramsey, Jean Lafitte: Prince of Pirates (Waco: Eakin Press, 2006).

Bobby D. Weaver, Castro’s Colony: Empresario Development in Texas, 1842-1865 (College Station: Texas A&M University Press, 2006).

Robert S. Weddle et al., eds., La Salle, the Mississippi, and the Gulf: Three Primary Documents (College Station: Texas A&M University Press, 1987).

Cet article a été traduit en français par Anne-Cécile Baer Porter.


About the Author

a obtenu son diplôme de premier cycle en histoire et en sciences politiques à Austin College, au Texas. Il fréquente l'Université du Texas à Arlington où il espère obtenir une maîtrise et un doctorat en histoire. Chanin envisage de devenir professeur d'histoire américaine plus tard (mettant l'accent sur la révolution américaine) et a publié des articles pour le magazine Texas Lifestyle, le Midwest Book Review et le Armstrong Undergraduate Journal of History. Il aime partager ses nouvelles recherches et découvertes avec tout le monde, en particulier les lecteurs du French Quarter Magazine.



Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑