Théatre & Littérature

Published on octobre 4th, 2020 | by Christopher Cipollini

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Une muse rare et miraculeuse : le monde de Théophile Choquet

Deux éléments font partie intégrante de l’histoire de l’existence humaine : le mouvement et les mots. Dans les récits de l’expérience humaine, la tradition orale est notre thème le plus fort. Les mots apportent un éclairage à nos histoires, à nos conflits, nos passions, nos rêves , nos attentes, nos peurs et nos joies, ainsi qu’à tous nos voyages toujours ondoyants en tant qu’humains. Ces dernières années, cela semble être devenu de plus en plus impersonnel avec l’avancée de la technologie et l’essor des médias sociaux. Le mystère et la découverte semblent rares. Ce fut donc un délice et une joie quand, un jour, je suis tombé sur le travail d’un acteur de théâtre au talent exquis, originaire de Metz, pour qui le mot passionné serait un euphémisme. Théophile Choquet est un jeune homme de cœur, doté d’une âme sensible mais jubilatoire. Rarement un artiste ressent sa vocation presque depuis l’enfance.

Oui, pourtant Théophile, comme dit le proverbe, a une vocation.

Diplômé des Conservatoires d’art dramatique de Metz et de Strasbourg, titulaire d’une licence en théâtre et d’un master de l’Université de la Sorbonne à Paris, sa formation académique est solide.

Pourtant, en assistant à ses performances, on a le sentiment que Théophile a appris ce qu’il sait hors des salles de classe. D’un parc public à une cathédrale gothique opulente, alchimisant le jeu de mots en une expérience de respiration vivante, Choquet partage les textes des grands noms de la littérature Française, d’Artaud à Baudelaire en passant par Bossuet. Non content de jouer ou lire simplement leurs mots, il les vit, les remplit d’émotion et se met dans leur peau. Des mouvements éclatent. Les déclarations englobent leurs esprits, leurs passions, leurs ravissements et leurs folies. Dans ses gestes et sa voix, il les invoque, à leur époque, assis à leur bureau, vêtus de lourds manteaux, tachetés d’encre de Chine et de plume. On ne regarde pas simplement le travail de Choquet, on en fait l’expérience, dans tous les sens du terme. Il est un vaisseau généreux incontestable dans lequel sont contenus leurs myriades de mondes.

J’ai donc eu l’honneur d’interviewer Théophile pour FQM, alors qu’il préparait son récent spectacle : « Bossuet-Sermons et Oraisons,» le 11 septembre dernier à la cathédrale de Metz.

Théophile Choquet

Votre histoire est unique et captivante. Vous avez commencé sur scène à 5 ans. Vous souvenez-vous de votre première représentation ?

Oui ! C’était dans « Le Bourgeois Gentilhomme », célèbre pièce de Molière. J’ai joué le rôle du grand chambellan, montant sur scène en m’adressant directement au public avant le début de la pièce. Mon texte ne comportait qu’une phrase et j’y ai travaillé pendant plusieurs mois. Je le connais encore par cœur ! Je me souviens avoir été vraiment effrayé et heureux à la fois, des sentiments mitigés auxquels je suis devenu vraiment accro. Ils ne m’ont jamais abandonné depuis toutes ces années. 

Comment avez-vous créé votre propre style de théâtre ? Avez-vous été influencé par des acteurs ou des actrices en particulier, ou est-ce une conception entièrement personnelle ?

J’ai reçu beaucoup d’influences tout au long de ma formation artistique, que ce soit par des acteurs.trices de théâtre ou de cinéma. Pour se forger une identité forte en tant qu’interprète, je pense qu’il faut aller au plus profond de soi afin de donner naissance à l’acteur que l’on veut être. Il n’est pas facile de trouver ce qui fait exactement sa propre spécificité, c’est un long chemin à parcourir. Les professeur.e.s et les metteur.e.s en scène peuvent vous aider avec des techniques, et je suis vraiment reconnaissant  de tout ce qu’ils m’ont apporté. Néanmoins, vous seul êtes capable de comprendre votre corps, d’aimer et de maîtriser votre voix, de donner des couleurs à votre imagination. En tant qu’acteur, vous êtes le sculpteur, l’instrument à sculpter et la matière. Tout en un.

Aujourd’hui, je me donne les moyens d’avoir un large éventail d’activités : des performances en solo aux lectures publiques, conférences, animation d’ateliers de théâtre… Je crois qu’un artiste de théâtre peut faire beaucoup de choses.

Vous avez évidemment une grande vénération pour les personnages littéraires, à savoir Artaud. Qu’est-ce qui vous a tant ému dans son travail ?

Depuis mon plus jeune âge, j’ai appris à admirer tous les dramaturges important. Vous savez, en tant qu’interprètes, nous sommes essentiellement des intermédiaires entre l’auteur et le public, et nous sommes là pour servir le texte. J’insiste ici sur le fait que le respect du texte est aussi une expérience joyeuse.

Artaud représente beaucoup de choses pour moi, car il prend une place particulière dans mon parcours, à la fois en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. Antonin Artaud (1896-1948) est un artiste inclassable, très particulier. Il était poète et exprimait sa poésie principalement à travers le théâtre, rêvant et inventant des formes révolutionnaires pour cet art. En parallèle de cette pratique multidisciplinaire, il a vécu une existence très douloureuse, subissant le rejet de la société et la maladie mentale, expériences dramatiques à partir desquelles il a construit une philosophie personnelle unique. Il n’y a pas beaucoup d’écrivain.e.s qui peuvent à ce point donner une nouvelle orientation à votre vie. Artaud en fait définitivement partie. Il parle directement à son lecteur de ce qui fait l’absolu de la vie, en conférant une place centrale à la vie du corps, et fait de vous un “spect-acteur” d’un théâtre subversif des sentiments profonds. Ce ne sont certainement pas des « feel-good books » qu’il a écrit ! Paradoxalement, affronter notre part d’ombre peut aussi être un moyen de se sentir mieux dans sa vie.

J’ai lu que vous n’aimiez pas seulement confiner vos performances dans les théâtres, mais les présenter dans des lieux différents. Bibliothèques, maisons de retraite, galeries d’art, etc. Quelle est la différence entre un spectacle qui a lieu dans un théâtre ou dans un environnement plus organique comme peut l’être un parc ou un espace public ?

Cette différence existe à la fois pour le public et pour l’artiste qui se produit. Il est très intéressant de voir la façon dont l’environnement change l’expérience du théâtre. Un espace public n’est jamais neutre et a une influence directe sur la composition artistique. C’est la garantie de vivre un moment très spécial, hors du temps, et parfois un peu cérémonial. Et la société a besoin de cérémonies. Le public y réagit différemment car il se sent impliqué d’une manière tout à fait unique. Je me souviens avoir joué de la poésie française sur un bateau, avoir choisi des poèmes en relation avec les paysages que les passagers pouvaient voir le long du fleuve. La dimension poétique des textes s’est trouvée enrichie de ce contexte exceptionnel.

J’ai toujours eu l’intuition que nous pouvons faire advenir l’art partout, et je ne suis bien sûr pas le seul à le penser. Les sociétés modernes ont su créer une institution appropriée pour la plupart des formes d’art (musée, galeries, salle de concert, théâtres…). En fait, nous sommes tellement habitués à observer cette distribution de l’expression artistique dans des endroits précis qu’il en devient difficile de la penser autrement. D’ailleurs, Artaud, en son temps, a insisté sur le fait qu’il fallait «sortir des lieux», et réinventer les arts pour réinventer la façon de vivre nos vies. C’est intéressant que vous employiez dans votre question le verbe «confiner», devenu si courant dans notre langage ces derniers temps, pour des raisons autres que la création artistique. Cela donne à penser, et je pense que le moment est venu pour une nouvelle réflexion sur les arts du spectacle en fonction de leurs emplacements possibles.

Quelles sont vos plus grandes influences?

Cela semble curieux à dire, mais j’ai toujours eu le sentiment d’avoir en moi un réel panthéon d’artistes et d’icônes qui m’ont influencé. C’est certainement dû à mon côté romantique, que j’assume, de rêver d’un transfert de leur personnalité (et de leur génie) dans ma personne ! Il y a beaucoup d’influences, mais étant assis à mon bureau maintenant, je peux voir quelques photos qui m’entourent. D’abord une photo célèbre d’Arthur Rimbaud, le poète légendaire, une véritable icône, un esprit vraiment anticonformiste. Ensuite, il y a Maria Callas, peut-être la plus grande artiste du XXe siècle, une voix bouleversante et un modèle de discipline dans le processus de travail. J’admire aussi le danseur de ballet Mikhail Baryshnikov, qui est là aussi et semble me regarder de ses yeux pénétrants, me dire « va bosser ! » La chanteuse américaine Patti Smith, certainement l’une des poètes majeures de notre temps, qui a écrit des livres inspirants en utilisant une écriture qui me touche profondément. Il y a aussi un portrait de Picasso, avec les mots: « Si vous savez exactement ce que vous allez faire, à quoi bon le faire ? » Parfois, il est bon de se poser cette question philosophique. En y pensant, ils et elles partagent tous et toutes une quête commune d’absolu dans leur art. Ce sont des dieux et des déesses. Des femmes et des hommes important.e.s de l’Histoire peuvent aussi m’inspirer, comme Benjamin Franklin ou Napoléon.

En politique ? Très peu ! Mais la femme politique et ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira, oui sans aucun doute !

Pour finir, qu’est-ce que vous souhaitez réaliser ou apporter au monde à travers votre art?

Les temps troublés que nous traversons actuellement fragilisent le spectacle vivant. En même temps, j’observe que nous avons tous et toutes besoin de grandir et d’évoluer dans notre connaissance de la vie et notre connaissance de nous-mêmes en étant en contact avec les arts. Parce qu’ils sont une expression sincère de l’esprit humain, et la seule véritable réponse pour se sentir nourri intellectuellement et émotionnellement. La consommation culturelle sur les plateformes numériques, c’est bien, je vis avec ça aussi, mais à la fin elles nous procurent toujours plus de frustration que de satisfaction. Je suis déterminé à faire du théâtre le plus longtemps possible, et si je ne touche profondément qu’une seule personne avec mes productions, c’est suffisant pour moi. Le théâtre est devenu aujourd’hui une manifestation archaïque et il est justement beau en raison de cela et de sa fragilité. Il ne se plie pas aux règles dictées par le capitalisme.

Pour plus d’informations sur Théophile Choquet, visitez son site Internet:

http://theophilechoquet.com/

Instagram

https://www.instagram.com/theophilechoquet/

Facebook

https://www.facebook.com/theophilechoquet


About the Author

est né aux États-Unis mais son cœur appartient à la culture parisienne. Sa passion est née de l'étude autodidacte d'artistes allant de Degas à Lautrec et d'écrivains comme Genet et Rimbaud. Son grand amour de la culture française est la poésie symbolique et le cinéma français ainsi que l’histoire. Auteur à deux reprises, il a écrit pour plusieurs publications américaines "The Desert Observer", "Downtown Zen" et a publié deux ouvrages en prose: "The Musings" et "A Secret Kingdom". Il vit à Las Vegas.



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